"Dans les open spaces, on se sent très seul"
Entretien avec Alexandre des Isnards,
et Thomas Zuber,
Propos recueillis par Martine Rossard
Santé & Travail n° 068 - octobre 2009
Pour Alexandre des Isnards et Thomas Zuber, tous deux consultants et auteurs du livre L'open space m'a tuer, les méthodes modernes de management comme la configuration des nouveaux espaces de travail ont des effets pervers sur la santé des salariés.
Pourquoi avoir écrit L'open space m'a tuer ?
Alexandre des Isnards: A l'origine, nous nous posions des questions sur le travail et nous nous demandions si les autres cadres évoluant dans le conseil partageaient notre avis sur l'insatisfaction et le malaise dans la profession. Nous avons eu la surprise de constater que les plus enclins à vouloir s'investir dans leur travail étaient aussi les plus critiques face à leur situation.
Thomas Zuber: Pour des cadres sortis d'écoles de commerce, il n'est pas évident de reconnaître que leur travail ne fait pas sens et qu'ils doivent rechercher ailleurs leur accomplissement. Mais une fois le tabou dépassé, ils se lâchent. Beaucoup de personnes rencontrées souhaitaient que cette réalité soit rendue publique, sous réserve que leur nom ne soit pas divulgué pour ne pas "se griller". Nous, avec ce livre, nous avons voulu faire tomber les masques. En finir avec la "positive attitude" et l'enthousiasme de façade véhiculés par le néo-management.
Qu'entendez-vous par ce terme de "néo-management" et quel rapport avec les open spaces ?
T. Z.: Le néo-management a récupéré le mouvement contestataire de mai 1968 en mettant fin au système des petits chefs autoritaires. Les dirigeants disent désormais: "Vous voulez de l'autonomie et de la responsabilisation? Nous vous confions la responsabilité d'un projet." Mais ils oublient de préciser que le budget est déjà bouclé, l'équipe constituée et qu'il ne vous reste pratiquement aucune marge de manoeuvre. Vous devez vous débrouiller, et s'il faut un bouc émissaire, ce sera vous. De plus, le néo-management vous met en concurrence avec vos collègues en individualisant votre évaluation et votre rémunération. Ce qui fait que dans les open spaces, on se sent finalement très seul tout en étant épié et écouté par les autres. L'open space fabrique du conformisme social. Chacun va intérioriser des normes et des comportements, au point de s'autosurveiller: rester tard le soir, s'astreindre à participer à des moments de convivialité décrétés, taire les difficultés rencontrées dans les projets, arborer le sourire corporate…
Au point de "tuer" les salariés?
A. I.: Ce n'est pas forcément aussi dramatique. Mais partager un bureau douze heures par jour avec des dizaines de collègues non choisis génère des tensions pour le chauffage, la climatisation, les fenêtres ou les stores… De plus, la critique est interdite, sous peine de passer pour un grincheux. Alors, les gens intériorisent leur malaise, quitte à subir les conséquences de ce surmenage et de ce stress dans leur vie privée. Pour tenir, ils peuvent prendre des anxiolytiques, des boissons énergisantes, de l'alcool, des pétards… S'ils craquent, on mettra en cause leur vie personnelle, en refusant de s'interroger sur l'organisation du travail et sur l'absence de reconnaissance. Au mieux, des rustines seront proposées, comme des consultations de psy, des massages de décontraction ou des isoloirs dans l'open space… N'allez pas croire que cette situation n'existe que dans la communication ou le conseil. Nous avons recueilli des témoignages tout aussi critiques dans les hôpitaux, les ministères, les services publics, l'industrie…
Que préconisez-vous?
T. Z.: Nous n'avons pas de kit de survie en open space… La société doit réfléchir à redonner du sens au travail et à recréer des solidarités entre les collègues en remettant en cause l'individualisation systématique.
A. I.: La solution n'est pas économique, elle est politique. Si nous continuons comme ça, nous allons nous détruire nous-mêmes.
L'open space m'a tuer, par Alexandre des Isnards et Thomas Zuber, coll. Essais, Hachette littératures, 2008.
Article issu du dossier Aménagement des lieux de travail : à la reconquête de l'espace
Entretien avec Alexandre des Isnards,
et Thomas Zuber,
Propos recueillis par Martine Rossard
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