"On avait juste des gants et des masques"


Eliane Patriarca
Santé & Travail n° 068 - octobre 2009
couverture
Aménagement des lieux de travail : à la reconquête de l'espace
— octobre 2009 —

Ignorant la toxicité du chlordécone, dotés d'équipements de protection impossibles à porter sous la chaleur tropicale, les salariés et petits producteurs des bananeraies de Guadeloupe ont utilisé l'insecticide dans les pires conditions. Témoignages.

Louis (1), "géreur" (contremaître) d'une bananeraie à Trois-Rivières.

"Je suis géreur depuis 2008. Cela fait quatre ans qu'on met des parcelles en jachère et qu'on utilise des vitroplants de bananiers. Donc, on n'utilise quasiment plus de produits phytosanitaires, à l'exception d'herbicides comme le Basta F1 et le Round Up, qu'on injecte dans les plants de bananiers pour les détruire avant la mise en jachère. Mais dans les années passées et mes emplois précédents, j'ai bien sûr utilisé du chlordécone.

Les sacs contenaient des granulés blancs qu'on répandait au pied des bananiers, 30 grammes par plant. Souvent, les planteurs utilisaient mal les produits: il faut une bonne formation pour savoir faire le dosage et respecter le délai entre deux traitements. Pour l'épandage, on ne portait pas de combinaison. C'était de gros manteaux cirés, impossibles à supporter avec la chaleur. Les ouvriers devaient porter des chemises à manches longues pour se protéger. On avait juste des gants et des masques, qu'on aurait dû changer à chaque traitement ou dès qu'ils étaient mouillés, mais on les gardait! J'ai vu des ouvriers épandre sous le soleil, l'après-midi; les odeurs étaient très fortes, ils se mettaient à saigner du nez… Aujourd'hui, j'informe les ouvriers des risques lorsqu'ils épandent de l'herbicide. On leur donne une combinaison, mais à force de va-et-vient sous le soleil, ils finissent par l'enlever, à cause de la chaleur."

Armand (1), agriculteur à Sainte-Marie.

"Le chlordécone, on l'épandait à mains nues. J'ai toujours vu mes parents faire comme ça. On a dû en ingurgiter beaucoup. Nous, on hésitait à l'acheter parce que c'était très cher, mais la centrale d'achat de la coopérative nous forçait presque. Après chaque cyclone, pour compenser les pertes, l'Etat versait des subventions, pas en argent, mais en produits phytosanitaires que nous donnaient la coopérative ou la mairie. Certains planteurs en prenaient pour pouvoir les revendre ensuite. Le chlordécone, aujourd'hui, ça nous donne des cauchemars, tout est suspecté. On devrait faire une prise de sang à tous les gens qui ont travaillé dans ces conditions. On a sali notre métier d'agriculteur, on sent la défiance des gens envers nous. Ici, il y a des zones en friche: la crise de la banane plus l'affaire du chlordécone ont éliminé tous les petits planteurs de bananes, ceux qui avaient moins de 5 hectares."

Charles (1), retraité, ancien exploitant agricole à Trois-Rivières.

"J'ai commencé la banane en 1969. A l'époque, on se battait contre le charançon avec le HCH. Puis on a eu le chlordécone. On prenait un sac, on en versait dans un seau et on prenait une boîte de conserve vide pour l'épandre. Sans aucune protection. On se lavait vaguement les mains, ou pas, avant de déjeuner. J'étais totalement ignorant de la nocivité du produit. J'étais pourtant responsable d'une coopérative agricole, mais notre seule préoccupation était d'éliminer le charançon. Aujourd'hui, avec toutes ces terres empoisonnées, on assiste à une déprise des terrains agricoles. Avant, il n'y avait que de la banane, maintenant on voit des lotissements surgir partout."

(1) Les prénoms ont été changés à la demande des personnes.


Eliane Patriarca
Santé & Travail n° 068 - octobre 2009
 Notes

(1) Les prénoms ont été changés à la demande des personnes.

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