Des jeunes usés prématurément
Henri Eckert, sociologue au Centre d'études et de recherches sur les qualifications (Céreq)., Pierre Roche
Santé & Travail n° 067 - juillet 2009
Rares sont les jeunes qui peuvent échapper aux contrats précaires lors de leur entrée sur le marché du travail. Une précarité appelée à durer pour ceux qui n'ont pas de diplôme, avec parfois de graves conséquences pour leur santé.
De plus en plus souvent, les jeunes qui arrivent sur le marché du travail n'ont d'autre choix que d'accepter un premier emploi précaire. Selon les enquêtes "Génération" (1) du Centre d'études et de recherches sur les qualifications (Céreq), l'embauche dans le premier emploi se fait deux fois sur trois sur la base d'un contrat temporaire. Parmi les sept jeunes sur dix sortis de formation en 2004 qui ont débuté leur vie professionnelle avec un contrat de travail temporaire, seuls 14% ont bénéficié d'une pérennisation de ce contrat. Ce qui peut paraître acceptable faute de mieux est en passe de devenir une règle, avec un risque bien réel pour les jeunes d'en payer le prix du point de vue de leur santé.
La galère pour certains
Certains jeunes vont en effet devoir accomplir un parcours fait d'emplois temporaires successifs, entrecoupé de périodes de chômage plus ou moins longues, avant de décrocher enfin un emploi durable. Ceux-là savent qu'ils vont "galérer" plus ou moins longtemps. Notamment lorsqu'ils ont abandonné l'école sans aucun diplôme, mais aussi, de plus en plus souvent, lorsqu'ils ont quitté l'école sans avoir en poche un diplôme aisément monnayable sur le marché du travail. Pour s'en sortir, nombre de ces derniers finiront par candidater à des emplois moins prestigieux que ceux auxquels ils avaient rêvé…
Car la précarité peut désormais durer. L'enquête "Génération" menée en 2005 auprès de jeunes sortis de formation en 1998, c'est-à-dire sept ans après la fin de leurs études, montre que tous n'ont pas réussi à s'installer dans un emploi durable. Parmi ceux qui ont un emploi en 2005, plus de quatre sur cinq bénéficient d'un contrat à durée indéterminée ou équivalent. Mais un sur cinq n'a toujours pas accédé à l'emploi durable. Cet état de fait peut tenir à des raisons diverses. Certains individus peuvent préférer des emplois avec un contrat à durée déterminée. Il se peut aussi que la majorité d'entre eux n'ait pas réussi à décrocher un emploi durable. Les inégalités d'accès à ce type d'emploi constituent un indice en ce sens. Si les jeunes ayant les niveaux de formation les plus élevés (au moins cinq ans d'études après le baccalauréat ou une grande école) occupent dans plus de neuf cas sur dix un emploi stable, ceux qui sont sortis sans diplôme mais qui ont pourtant réussi à accéder à l'emploi n'occupent que deux fois sur trois un tel emploi.
Prêtons maintenant une attention particulière à ces jeunes salariés sortis de l'école sans diplôme. On retrouve chez eux une bonne dose de lucidité et une farouche volonté de résister. Ils savent que le champ des possibles est fort peu ouvert. Ils sont conscients des contraintes qui pèsent sur eux, ne nourrissent guère d'illusions sur ce qui les attend, mais ne sont pas pour autant passifs et tentent de déjouer les situations de travail les plus dangereuses pour leur santé. Certains parviennent à éviter les postes les plus durs. Tel jeune, dans le bâtiment, refuse les travaux du gros oeuvre et opte pour ceux du second oeuvre: "Je ne voulais pas me lever à 5 heures et travailler sur les grands chantiers. L'été, on crève de chaud; l'hiver, on crève de froid. Et il y a beaucoup d'accidents. Pas maçon, mais peintre, carreleur, plâtrier, c'est moins fatigant!" Tel autre, dans le transport, contourne l'international et se dirige vers le régional: "Je préfère être chauffeur de car, rentrer le soir à la maison, parce que je commence à me sentir fatigué." D'autres se retirent à temps, avant que n'apparaissent les premiers signes de l'usure prématurée: "J'ai arrêté les marchés, parce que je commençais à avoir mal au dos avec les cageots…"; "J'ai quitté mon activité de nettoyage à l'aéroport, parce que la nuit je n'en pouvais plus. J'étais toute déboussolée."
Résignation
Mais de nombreux jeunes salariés sont de moins en moins en position de se retirer d'un poste de travail, alors même qu'ils se sentent toujours plus usés ou en danger. Ceux-là sont placés face à une alternative impossible: ou bien s'abîmer plus encore la santé en restant sur leur poste de travail, ou bien se retrouver au chômage. Chez eux, la résignation, parfois, l'emporte sur la résistance: "Le travail, ça ne coule pas le long des trottoirs"; "Pour avoir un emploi, on ne choisit pas, on prend ce qu'il y a!"; "Quand on a une petite place, il faut la garder jusqu'au jour où le patron dit qu'il n'y a plus de travail"; "Mes plaques me font mal dans les jambes. Le docteur m'a dit qu'il ne faut pas que je fasse des travaux durs, mais comment faire? Il faut manger!" Ces jeunes n'ont que 25 ou 26 ans, mais les empreintes du travail sur leur corps sont déjà profondes du fait de l'usure accumulée, et les atteintes à la santé peuvent être multiples et graves: mal aux jambes, au dos, reins "cassés", problèmes au genou, déplacement du bassin, vertèbres cervicales craquelées, hernie discale…
Certains, dans leur parcours, ont alterné périodes de travail sur contrats atypiques et périodes de chômage. Ils ont occupé des postes de travail déqualifiés et sous-rémunérés dans des secteurs d'activité réputés pour leur pénibilité et leur dangerosité. D'autres, en revanche, semblent avoir connu une bonne insertion professionnelle. Leur accès au premier emploi a été rapide, leur trajectoire ascendante. Ils se sont stabilisés sur un contrat à durée indéterminée et ont bénéficié d'un montant de salaire plutôt élevé en regard de leur niveau de formation initiale. Mais, trop souvent, cette promotion n'a été possible qu'au prix d'une intensification de leur travail et d'une surexposition aux risques professionnels… Avec, à l'issue, l'apparition de graves problèmes de santé. A l'image de ce jeune ouvrier qualifié du bâtiment en Allemagne, qui a débuté comme manoeuvre avant d'obtenir un contrat à durée indéterminée. Sollicité par une entreprise française pour un poste de chef d'équipe, il se trouve en position de force pour négocier le montant de son salaire. Mais il doit refuser la proposition. Il vient de subir une opération du dos et ne peut plus désormais soulever des charges lourdes, sauf à prendre le risque d'une paralysie: "Le médecin m'a dit qu'à 30 ans, j'allais être en béquilles ou en chaise roulante si je continuais comme ça!"
En définitive, il est incontestable que la remise en cause du contrat à durée indéterminée comme porte d'entrée dans l'emploi et la dégradation corollaire des conditions concrètes d'exercice du travail pour de nombreux jeunes salariés, notamment ceux sans diplôme, ont eu des conséquences négatives sur leur santé. Cette situation, dictée par la crise économique et la montée du chômage, ne saurait pour autant rendre acceptable l'usure prématurée dont ces jeunes sont victimes.
Quand la carrière commence... Les sept premières années de vie active de la Génération 1998, par Thomas Couppié, Céline Gasquet et Alberto Lopez (coord.), Céreq, 2007.
"Santé malmenée, usure prématurée: des jeunes salariés entre résignation et résistance", par Pierre Roche, Revue internationale de psychosociologie n° 24, 2005.
(1)
Les enquêtes "Génération 1998 en 2001", "Génération 2001 en 2004" et "Génération 2004 en 2007" ont permis d'étudier le devenir professionnel de jeunes salariés au vu de leur formation initiale. La première date de chaque enquête indique l'année de sortie du système de formation initiale et la seconde, l'année où a été réalisée l'enquête.Article issu du dossier Restructurations : les conditions de travail trinquent aussi
Henri Eckert, sociologue au Centre d'études et de recherches sur les qualifications (Céreq)., Pierre Roche
Santé & Travail n° 067 - juillet 2009
Notes
(1)
Les enquêtes "Génération 1998 en 2001", "Génération 2001 en 2004" et "Génération 2004 en 2007" ont permis d'étudier le devenir professionnel de jeunes salariés au vu de leur formation initiale. La première date de chaque enquête indique l'année de sortie du système de formation initiale et la seconde, l'année où a été réalisée l'enquête.-
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