Du pouvoir d'achat au pouvoir d'agir

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François Desriaux rédacteur en chef
/ janvier 2019

Crise sociale, crise écologique, crise démocratique même... Le mouvement des gilets jaunes, c'est un peu tout cela à la fois. Un hybride de la désespérance qu'était censé résorber celui qui a "renversé la table" lors des dernières élections nationales. On retiendra de cette mobilisation que c'est la nouvelle taxe sur le prix du gasoil qui a allumé la mèche. Mais on aurait tort de penser que la révolte qui a embrasé les villes les samedis de début décembre, ce n'est que cela. Certes, beaucoup de nos concitoyens n'ont pas d'autre choix que de faire le plein pour aller travailler, chercher les enfants, remplir le frigo... Pour vivre, tout simplement. Mais derrière la difficulté à joindre les deux bouts pour une partie croissante de la population se cachent aussi la résignation et la perte de dignité dans le travail lui-même.

Dans son ouvrage Libérer le travail, l'économiste Thomas Coutrot a montré qu'une faible autonomie dans le travail s'était accompagnée d'un fort taux d'abstention au premier tour de l'élection présidentielle et d'un vote massif en faveur du Front national au second. Cela traduit le sentiment d'impuissance qui trouve en partie son origine dans le travail.

Le déficit de démocratie dénoncé aujourd'hui est aussi bien ancré dans l'entreprise que dans l'administration ou l'hôpital. L'explosion de la souffrance au travail déplorée ces vingt dernières années, dont aucun secteur ou branche d'activité n'est indemne, puise ses origines dans des modes d'organisation du travail et de management qui dépossèdent les travailleurs d'une grande partie de leur autonomie pour bien faire leur travail. Autonomie dans la mise en oeuvre de leurs compétences et de leurs savoir-faire, autonomie dans la coopération et le travail collaboratif pour faire face aux aléas et imprévus du travail réel.

Face à ces empêchements à prendre soin du travail, il y a ceux qui vont s'épuiser à les surmonter, afin que le résultat garde forme humaine, et ceux qui, pensant se préserver, vont renoncer. Le coût psychique de ces deux postures est exorbitant. Le coût économique ne l'est pas moins. Et aujourd'hui, avec la révolte des gilets jaunes, c'est le coût politique qui menace la démocratie.

La bonne nouvelle, c'est que cela n'est pas irrémédiable et ne coûte pas forcément un "pognon de dingue". Accorder des marges de manoeuvre aux salariés et aux agents, développer un management par le travail réel, valoriser l'expérience, faciliter la coopération, cela changerait totalement la donne, en restaurant la dignité de celui qui retrouve plaisir à participer à une oeuvre commune. Dans le secteur hypercontraint de l'action sanitaire et sociale, marqué par une sinistralité en forte hausse, la mutuelle Cides Chorum vient de montrer que c'était possible. Dans un établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) ou un service d'aide à domicile, il est ainsi rentable et performant, du point de vue des soins et du rapport entre santé et qualité du travail, de laisser les salariées organiser elles-mêmes leur planning et la régulation de leur activité.

Alors que va s'engager un grand débat national, n'oublions pas de redistribuer du pouvoir d'agir aux travailleurs, et pas simplement du pouvoir d'achat.

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