Etre bien payé, oui, mais pour faire quoi ?
Avoir un bon emploi et un bon salaire n'empêche pas les salariés d'être parfois en conflit avec ce qu'ils font. Des conflits rarement exprimés comme tels, au risque d'y laisser la santé.
En théorie, cela paraît simple: les chances d'être en bonne santé sont plus grandes lorsqu'on reçoit une rétribution élevée pour une forte contribution à une activité socialement utile. Mais, au quotidien, les choses sont plus complexes.
Chacun conviendra qu'il est insupportable pour des travailleurs d'assurer des activités pénibles mais socialement indispensables et de n'obtenir en retour qu'une rémunération insuffisante pour faire vivre décemment sa famille. Ainsi, les "travailleurs pauvres" tombent malades et meurent de leur travail… sans qu'on s'en étonne. En revanche, la souffrance au travail provoque de l'indignation lorsqu'elle touche des salariés réputés bénéficier de conditions statutaires relativement meilleures. Parce que nous nous reconnaissons plus volontiers dans leur image, ou parce que ces pathologies dérangent plus nos représentations?
Etrangement, certaines plaintes sont particulièrement virulentes dans des situations de travail en apparence confortables: demandes éperdues de reconnaissance, dénonciation des pressions et du mépris de l'encadrement ou des pratiques de mise en concurrence qui détruisent les collectifs, description des injustices quotidiennes, colère contre les atteintes aux avantages acquis…
Si on interroge les personnes et les collectifs concernés en partant de ces ressentis, si on s'enquiert des pratiques de résistance, visibles ou discrètes, qu'ils ont éventuellement développées, leur colère laisse bien souvent la place à de l'abattement: "On a peur"; "On sait qu'on coûte cher"; "Partir n'est pas envisageable, car on ne pourrait plus travailler ailleurs"; "On ne peut même pas parler de nos problèmes dans notre entourage, personne ne nous entendrait"… Dès lors, l'objet de la réflexion se déplace: "On est trop mal d'arnaquer les clients"; "Il n'y a plus de salariés permanents exposés à l'amiante, mais ce sont les sous-traitants qui y vont"; "Le journal régional a fait un article sur ce que les salariés-actionnaires avaient gagné avec la hausse boursière"…
Emergent alors des maux dont chacun souffrait jusqu'alors dans le silence et l'isolement: "Je fais des achats compulsifs en sortant"; "Je n'en peux plus de crier sur mes gamins"; "Hors du travail, il faut que je me défonce"… Bénéficier d'un "bon" statut salarial n'implique certes pas de se sentir débordé par des comportements dans lesquels on ne se reconnaît pas, mais cela ne suffit pas non plus à assurer un bien-être au travail ou ailleurs.
Un doute peut en effet s'installer: quelle stratégie autorise ce bon emploi et ce bon salaire, pour quelle contribution, au service de qui, de quoi est-on ainsi rétribué? Si un salarié en CDI vaut plus qu'un intérimaire, un homme plus qu'une femme, un Blanc plus qu'un Noir, est-ce parce que leur travail est plus utile ou parce qu'ils se sont mieux défendus, ou bien est-ce pour entretenir une répartition du travail au service de hiérarchies sociales que l'on ne voudrait pas cautionner?
Ces interrogations aussi incontournables qu'embarrassantes peuvent être portées au jour le jour par les travailleurs dans le cadre de leur activité. Elles peuvent aussi être écartées un temps pour pouvoir travailler plus aisément. Quitte à ce que les conflits de valeurs ressurgissent brusquement, lors d'une restructuration par exemple, la violence de l'atteinte à l'image de soi ou de l'exigence de réparation risquant alors d'être à la mesure de la désillusion. Du point de vue de la santé, cela n'a pas du tout le même effet.
Article issu du dossier Conditions de travail : quand le salaire prime sur la santé
















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