Dossier Toxicologie

Expositions professionnelles en milieu agricole : bouillons de culture


Gérard Lasfargues, Professeur de médecine du travail
Dossier Web n° 068 - mai 2008
Aérocontaminants et troubles respiratoires
Principales alvéolites allergiques en milieu agricole

Les salariés agricoles sont exposés à de nombreuses substances allergènes ou toxiques: poussières végétales, microorganismes, champignons, gaz, pesticides, etc. Beaucoup finissent par développer des pathologies respiratoires et risquent de perdre leur emploi. Une situation dégradée qui mériterait une politique de prévention adaptée.

En France, près d'un million de personnes sont soumises à des expositions professionnelles en milieu agricole. Et l'agriculture reste une des professions où morbidité et mortalité sont les plus élevées. Les pathologies les plus courantes dans cette branche d'activité sont de nature respira toire. Une prédominance qui s'explique par des expositions répétées à des substances allergènes ou toxiques (voir tableau, page 61). Les poussières végétales et les microorganismes avec leurs to xines sont présents à des concentrations élevées dans la plupart des secteurs agricoles, notamment dans l'agriculture céréalière, la production laitière et l'élevage bovin ou dans les élevages confinés de porcs et de volailles. Les toxines de certaines bactéries et de certains champignons ont aussi un rôle pathogène par leurs propriétés in flammatoires sur l'arbre respiratoire bronchique. Enfin, certaines vapeurs ou certains gaz peuvent déclencher des phéno mènes respiratoires: gaz carbonique résultant de la fermentation du lisier, ammoniaque à forte concentration dans les élevages industriels de porcs ou de volailles, nuages de pesticides…

Un taux d'asthme particulièrement élevé

Parmi les pathologies respiratoires repérées, les atteintes bronchiques sont les plus fréquentes: bronchites chroniques, obstruction bronchique ou asthme. Près de 5% des observations d'asthme rapportées de 1996 à 1998 par l'Observatoire national des asthmes professionnels concernent les métiers agricoles. La prévalence de cette maladie est très variable selon les secteurs. Plusieurs études ont rapporté des symp tômes asthmatiformes ou des asthmes confirmés chez 10 à 40% des agriculteurs. Soit une fréquence beaucoup plus élevée que dans la population générale, alors que la prédisposition génétique àcette pathologie ne semble pas plus impor tante chez les cultivateurs. Plusieurs mécanismes sont associés au déclenchement des asthmes en milieu agricole: allergique, inflammatoire, etc. Le mécanisme inflammatoire est prépondérant. Il peut conduire à une hyperréactivité chronique et persistante des bronches en présence de tout irritant respiratoire non spécifique (tabac, pollution atmosphérique, etc.). Les asthmes sont particulièrement fréquents dans les élevages confinés et chez les ouvriers céréaliers des silos à grains.

Déjà handicapante en soi, cette atteinte respiratoire a des conséquences sur la vie des salariés: plus de la moitié des victimes perdent leur emploi. Pour tant, la sous-déclaration des asthmes professionnels reste importante en milieu agricole, et ce malgré des possibilités de reconnaissance plus larges que dans le régime général. En effet, la liste des travaux du principal ta bleau de maladie professionnelle (tableau n° 45 regroupant les affections respiratoires de méca nisme allergique) est indicative et non limitative. Mais les indemnisations en cas de reconnaissance sont loin de compenser la perte d'emploi, ce qui explique en partie la sous-déclaration.

Alvéolites allergiques

En dehors des atteintes bronchiques, d'autres maladies, telles que les alvéolites allergiques ou des pathologies toxiques, occupent elles aussi une place importante dans les maladies professionnelles des salariés agricoles. Cependant, elles demeurent spécifiques de certains secteurs.

Les alvéolites allergiques, inflammations des alvéoles pulmonaires, sont d'ori gine immuno-allergique. Liées à l'inhalation de particules le plus souvent organiques (protéines, levures, champignons…), elles se rencontrent surtout en milieu d'élevage bovin, dans la polyculture, les élevages de volailles, chez les producteurs de champignons et les travailleurs du bois (voir tableau page 62). Leur prévalence peut dépasser les 5% dans certains groupes à risque. De manière classique, la maladie se présente comme une grippe, avec des troubles de la fonction respiratoire. Son évolution est déterminée en grande partie par la poursuite ou non de l'exposition professionnelle. Les formes chroniques ou compliquées peuvent aboutir à une fibrose pulmonaire (épaississement du tissu pulmonaire) avec insuffisance respiratoire ou à une bronchite chronique avec apparition d'un emphysème. Ainsi, pour la maladie dite "du poumon de fermier", l'insuffisance respiratoire chronique survient en moyenne dans 20 à 30% des cas si l'exposition se poursuit. Les alvéolites aggravées ont elles aussi des conséquences sur la vie professionnelle. En général, dès le diagnostic posé, le retrait du salarié hors du milieu de travail est impératif. Et le plus souvent, la reprise du même type d'activité professionnelle est impossible pour la personne touchée.

En ce qui concerne les pathologies toxiques, il convient de citer d'abord les syndromes toxiques déclenchés par l'exposition massive à des par ticules organiques ou ODTS (pour organic dust toxic syndrome). Les ODTS se rencontrent presque exclusivement en milieu agricole, en particulier chez les ouvriers des silos à grains et dans les élevages de porcs et de volailles, où des prévalences de l'ordre de 30% ont pu être rapportées. Les manifestations sont proches de celles des al véolites allergiques. Il n'y a pas d'évolution vers la fibrose mais souvent le développement d'une bronchite chronique ultérieure. Autre atteinte toxique, la maladie des silos est beaucoup plus grave et parfois mortelle. Elle associe un oedème des poumons et des signes d'irritation des bronches consécutifs à l'inhalation massive de gaz (peroxyde d'azote) se dégageant des substances fourragères ensilées. Enfin, des oedèmes pulmonaires ou des fibroses graves des poumons peuvent être provoqués par de nombreux pesticides ou insecticides. Il s'agit le plus souvent d'inhalations ou d'ingestions accidentelles. Ce type d'atteinte respira toire semble heureusement plus rare.

Y a-t-il un risque cancérogène?

En revanche, beaucoup d'incertitudes demeurent quant au risque cancérogène et aux effets à long terme (troubles de la reproduction) liés à l'exposition répétée aux principaux pesticides. Les études épidémiologiques manquent et les écueils méthodologiques sont nombreux. Un agriculteur, par l'utilisation régulière et répétée de différentes classes de pesticides, peut être exposé annuellement à plusieurs dizaines de produits, dont certains particulièrement dangereux, de façon simultanée. Dans de telles conditions, le risque réel de cancer respiratoire est très difficile à évaluer. Toutefois, il est avéré que les affections respiratoires consécutives à l'inhalation de poussières d'amiante, cancers du poumon et mé sothélio mes, n'épargnent pas le secteur agricole. Les ex po sitions résultent notamment de tra vaux d'isolation, d'équipement, d'entretien… Les sa lariés sont aussi exposés aux gaz d'é chap pement d'engins agricoles, parfois en atmosphère confinée, et no tamment à des émissions de moteurs diesels, qui présentent un risque cancérogène pour les poumons. Les métiers de l'agriculture exposent donc à de nombreux troubles respiratoires, dont certains sont mal caractérisés. Les mécanismes impliqués, nombreux et variés, aboutissent à des tableaux com plexes de "poumon agricole" associant des signes d'irritation, d'inflammation et d'obstruction bronchique. La perte d'emploi ou la baisse des revenus fréquentes pour les victimes reflètent le mauvais pronostic social de ces pathologies. Bien souvent, la prévention se fonde sur des mesures de protection individuelle cutanée et respiratoire, notamment vis-à-vis des pesticides. Or la garantie d'efficacité de ces mesures ne peut être assurée de façon permanente. Par ailleurs, l'information et la formation des travailleurs restent largement insuf fisantes et les risques graves à long terme, tels que les cancers, sont sous-estimés.

Plus que jamais, la prévention primaire, portant sur les conditions d'exposition et l'organisation du travail, est un impératif. Seule une évaluation précise des expositions et de leurs effets respiratoires spécifiques permettra la mise en oeuvre de programmes de prévention. Encore faut-il que les acteurs de terrain, médecins du travail agricole en tête, soient mieux formés à l'évaluation des risques et disposent des moyens et du temps nécessaires.


Gérard Lasfargues, Professeur de médecine du travail
Dossier Web n° 068 - mai 2008
 Commenter cet article
J'ai déjà un compte, je m'identifie :

Mot de passe oublié?

Je n'ai pas de compte, je m'inscris :

Votre email :
Les trois derniers numéros



Votre email :

Je m'abonne et je commande



Agenda
> Voir toutes les annonces

Offres d’emploi
    > Voir toutes les offres

    <a href="page.php?rub=99"><img src="pics/fr/mes-achats.gif" alt="Mes achats">

    Santé & Travail : Contacts | Qui sommes-nous ? | Informations légales | Signaler un contenu illicite
    Abonnements : 12 rue du Cap Vert 21800 Quetigny - Tel 03 80 48 10 25 - Fax 03 80 48 10 34 - abonnements@sante-et-travail.fr
    Rédaction - Santé & Travail : Service information de la Mutualité française - 255, rue de Vaugirard - 75719 Paris Cedex 15
    01 40 43 33 70 - contact@sante-et-travail.fr
    Santé et Travail/Accueil