France Télécom : polémique autour d'une étude sur les cancers
Joëlle Maraschin
Santé & Travail n° 060 - octobre 2007
Alors qu'une première étude conclut à l'absence de risque de cancer du poumon lié à l'amiante chez les lignards de France Télécom, une seconde aboutit au résultat inverse. Celle-ci n'est pas diffusée. Mais un médecin du travail l'a trouvée sur Internet…
Il y aurait une augmentation significative du risque de décès par cancer du poumon pour les agents des lignes de France Télécom exposés à de faibles doses d'amiante. C'est avec stupéfaction que Christian Torres, médecin du travail chez l'opérateur téléphonique, a découvert fortuitement sur Internet ce constat scientifique pour le moins inquiétant. En effet, cette information importante n'a pas été communiquée aux médecins du travail de France Télécom. Qui plus est, ce constat va dans le sens de ce que défend ce médecin depuis plusieurs années, sur la base de ses observations cliniques: l'existence d'un lien entre l'apparition de mésothéliomes chez des agents chargés de la maintenance et de la construction du réseau et leur exposition à l'amiante. Enfin et surtout, il provient d'une étude épidémiologique menée dans l'entreprise qui, des années auparavant, avait conclu à une absence de risque. De quoi motiver un courrier d'alerte, envoyé par le médecin à l'ensemble de ses confrères, que Santé & Travail s'est procuré.
En 1995, à la suite d'une série inexpliquée de décès par cancer chez des lignards travaillant à Saint-Nazaire et d'une plainte du syndicat CFDT, les médecins du travail de France Télécom, dont Christian Torres, avaient plaidé pour la réalisation d'une étude épidémiologique. La direction du groupe avait confié cette étude à deux chercheurs de l'institut de recherche public Inserm, Pascal Guénel et Danièle Luce. Financée par l'entreprise, l'étude avait pour objectif de déterminer si les travaux sur les lignes téléphoniques augmentaient ou non la mortalité par cancer. Un groupe de travail sur la question, regroupant quelques médecins du travail de France Télécom et des représentants des salariés, était alors constitué pour aider les chercheurs.
Dans leur rapport, remis en avril 2003 à la direction de France Télécom et communiqué aux médecins du travail comme au CNHSCT, les deux épidémiologistes tenaient des propos rassurants. "Parmi les causes de décès par cancer observés chez les agents des lignes (poumon, cerveau, testicule, plèvre), qui avaient à l'origine attiré l'attention sur les risques professionnels éventuels à France Télécom, aucune n'est associée à une nuisance professionnelle", écrivaient les deux chercheurs. Concernant plus spécifiquement la question de l'exposition professionnelle à l'amiante des agents pouvant intervenir dans des bâtiments contaminés, ils précisaient encore: "Globalement, l'exposition à l'amiante ne semble pas associée, à France Télécom, à une augmentation du risque de cancer." Ils ajoutaient cependant que l'augmentation de la mortalité par cancer observée chez les lignards posait question, faisant part de leur intention de mener des investigations complémentaires. Avec un engagement, inscrit au procès-verbal du CNHSCT extraordinaire du 20 juin 2003: présenter leurs nouveaux résultats devant le comité, et ce "avant publication dans des revues spécialisées".
Les deux épidémiologistes confient alors le soin à une doctorante de leur laboratoire d'analyser plus finement les données. Cette nouvelle étude est publiée en 2006 dans le Journal of Occupational and Environmental Medicine, revue scientifique en langue anglaise. Or, elle met en évidence un risque multiplié par deux de cancer du poumon chez les lignards exposés à des concentrations d'amiante aussi faibles que deux fibres par cm3 et par an. "Ce risque est assorti d'incertitude, tempère Pascal Guénel. Ces résultats participent pour le moment au débat scientifique sur le sujet, ils doivent être confortés par d'autres études." Quoi qu'il en soit, ni les médecins du travail du groupe ni les membres du CNHSCT n'ont été informés de ces nouveaux résultats. Les chercheurs soulignent qu'ils ont pourtant prévenu en temps et en heure le médecin coordonnateur du groupe, le Dr Bernard Siano. Celui-ci, qui a depuis quitté l'entreprise, reconnaît avoir reçu pour commentaire une copie du projet de publication en septembre 2005. Mais il explique que les chercheurs lui ont demandé de ne pas diffuser leur manuscrit en attendant la réponse de l'éditeur, pour des problèmes de copyright. Recevant un an plus tard une copie de l'article, cette fois-ci publié, Bernard Siano indique l'avoir transmis à son successeur, la Dre Camille Nguyen Khoa.
Contactée à plusieurs reprises par Santé & Travail, cette dernière a préféré laisser au service de communication du groupe le soin de justifier l'absence de diffusion des résultats au sein de l'entreprise. "Le poste de médecin coordonnateur a été vacant pendant quelque temps, le nouveau médecin coordonnateur venait d'arriver lorsque nous avons reçu cette étude en 2006, argumente-t-on chez France Télécom. Qui plus est, il s'agit d'une étude pointue, en anglais."
A la suite de l'alerte donnée par Christian Torres, la Dre Camille Nguyen Khoa a rencontré mi-septembre les deux chercheurs de l'Inserm. Ceux-ci ont promis de traduire leur publication et de l'accompagner d'une note de présentation explicative. "Nous diffuserons bien sûr à l'ensemble des médecins du travail cette traduction accompagnée de la note des chercheurs dès que les documents nous seront parvenus", renchérit le porte-parole du groupe. Cela dit, France Télécom aura mis au moins deux années avant de faire état auprès de ses médecins du travail des résultats de cette étude. En 2003, l'entreprise avait convoqué le CNHSCT bien plus rapidement, lorsqu'il s'agissait de communiquer aux syndicats les premières données rassurantes des chercheurs…
Cette affaire relance également le débat sur la prise en compte par les chercheurs des enjeux internes liés à la diffusion et à l'exploitation des résultats de leurs études menées en entreprise. Ainsi, le médecin coordonnateur était-il le seul interlocuteur valable pour diffuser l'information? Il est considéré comme un membre de la direction: la question de son indépendance peut être posée. Et quid de la promesse faite par les épidémiologistes de présenter leurs résultats devant le CNHSCT?
Pour Marcel Goldberg, directeur de recherche à l'Inserm et responsable du groupe de travail déontologie au sein de l'association des épidémiologistes Adelf, ce n'est pas aux chercheurs d'organiser la diffusion interne de leurs résultats dans une entreprise. "Déontologiquement, tout a été fait dans les règles", affirme-t-il. De plus, les chercheurs assurent avoir envoyé une copie de leur manuscrit à un syndicaliste CFDT, membre du groupe de travail sur l'étude. Mais celui-ci rétorque aujourd'hui ne jamais avoir reçu le courriel, les épidémiologistes ayant utilisé une ancienne adresse mail qui n'a plus cours à France Télécom. En attendant, fin septembre, l'ensemble des représentants syndicaux au CNHSCT, comme les salariés exposés, n'étaient toujours pas au courant de l'existence de ce risque professionnel.
Joëlle Maraschin
Santé & Travail n° 060 - octobre 2007
-
Abonnement et réabonnement
-
J'achète un numéro -
Inscription à la newsletter -
Forfait de consultation de 30 articles pendant 48H -
Mon espace personnel
















Commenter cet article





