La Cram de Normandie pousse à la déclaration des cancers de la vessie
Corinne Duhamel, Journaliste
Dossier Web n° 066 - mai 2008
Confrontés à une augmentation des cancers de la vessie dans une région riche en industries du colorant et du caoutchouc, médecins-conseils de la "Sécu" et ingénieurs de prévention de la Cram de Normandie ont uni leurs efforts pour repérer les origines professionnelles de ces pathologies. Résultat: il s'avère que 15% d'entre elles ont un lien avec des expositions sur les lieux de travail. Seize cas ont pu ainsi être reconnus et indemnisés.
En Haute-Normandie, près de 15% des cancers de la vessie ont une origine professionnelle. C'est ce qui ressort d'une étude réalisée en 2003 sous l'égi de de l'Union régionale des caisses d'assurance maladie (Urcam) de Haute-Normandie. Cette étude a ciblé les patients ayant demandé une exonération du ticket modérateur au titre d'une affection de longue durée (ALD) pour un cancer de la vessie. Chaque année, 300 demandes de ce type sont instruites dans la région alors que la reconnaissance de ce type de cancer en maladie professionnelle, pourtant pos sible, de meure très faible.
"Les médecins-conseils avaient obser vé une augmentation continue du nombre des cas de cancers de la vessie, raconte Christine Daigurande, ingénieure au ser vice prévention de la Cram de Normandie. Nous avons pensé qu'il serait intéressant de partir des demandes d'exonération liées à cette ALD afin de voir si certains cas ne relevaient pas d'une origine professionnelle." De nombreuses entreprises industrielles présentes en Seine-Maritime, comme celles des colorants et du caoutchouc, sont sources d'expositions aux amines aromatiques et aux hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), produits cités dans les tableaux de maladies professionnelles comme pouvant être à l'origine de cancers de la vessie.
Retracer les expositions
La recrudescence de ce type de cancer avait déjà été signalée aux autorités dès 1999, à l'occasion des travaux de la confé rence régionale de santé. Christophe Paris et Yvon Créau - respectivement responsable de la consultation de pathologie professionnelle au CHU de Rouen et ingénieur de prévention à la Cram - l'avaient détectée, en préparant une revue des cancers d'étiologie professionnelle. "Du coup, lorsque l'assurance maladie a monté son projet, ils ont fait appel à nous", souligne le Pr Paris. "L'enquête a consisté à établir deux questionnaires; l'un médical, avec l'appui des médecins-conseils des caisses locales, et l'autre axé sur le passé professionnel, retraçant l'exposition a priori connue des patients faisant cette demande d'ALD", indique Christine Daigurande. Dans le questionnaire professionnel, il était demandé aux intéressés de signaler le nom des entreprises dans lesquelles ils avaient travaillé, sur quels postes et s'ils se souvenaient des produits manipulés.
"Ensuite, tous les dossiers retenus ont été étudiés lors de "colloques" associant des médecins - un praticien de la consultation de pathologie professionnelle du CHU, des médecins- conseils, un médecin inspecteur du travail - et un ingénieur-conseil de la Cram, explique Christine Daigurande. Nous examinions simultanément les réponses aux deux questionnaires et décidions collégialement soit d'orienter directement vers une déclaration de maladie profession nelle (MP), soit d'exclure le dossier si au cune exposition significative n'était trouvée. Dans certains cas, il pouvait être nécessaire de faire des recherches complémentaires sur des entreprises ou encore d'aiguiller le patient vers une consultation spécia lisée au CHU avant d'inclure éventuellement son dossier parmi ceux orientés vers une déclaration de MP." Au total, 258 dossiers ont été examinés durant une année et 38 personnes (soit 14,7%) ont été incitées à faire une déclaration.
Des tableaux en forme de "casse-tête"
Deux tableaux de maladies professsionnelles (MP) permettent la reconnaissance des cancers de la vessie: le 15 ter, pour les expositions aux amines aromatiques, et le 16 bis, pour des expositions principalement aux goudrons de houille.
Le premier tableau comporte une liste indicative de travaux qui se résume, en fait, à une liste limitative d'amines aromatiques. "Il faut donc avoir été très précisément exposé à certaines amines aromatiques et pas à d'autres pour obtenir la reconnaissance", note Christine Daigu rande, avant de rajouter: "Pour des personnes exposées il y a trente ans, on a les pires difficultés à retrouver le nom de l'amine à laquelle ils ont été exposés." Cette liste indicative complique aussi l'accès des malades aux comités régionaux de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP), créés en 1993 pour traiter les dossiers refusés par les Cpam. En effet, les CRRMP peuvent être saisis si le dossier du malade ne remplit pas certains critères du tableau: délai de prise en charge, durée d'exposition ou liste limitative de tâches et de produits. Mais pas en cas de non-respect d'une liste indicative. "C'est une lacune du tableau 15 ter, souligne Christine Daigurande. Nous l'avons signalée à la caisse nationale, car nous pensons qu'elle pénalise certains dossiers." Néanmoins, compte tenu qu'il s'agit d'une "fausse" liste indicative énumérant de fait une série limitée de produits, les malades peuvent se retourner vers les tribunaux des affaires de Sécurité sociale, afin d'obtenir le traitement de leurs dossiers.
Le tableau 16 bis comprend, lui, une liste limitative de travaux. Il ne reconnaît de cancers professionnels de la vessie que pour les gens ayant travaillé dans la fabrication de l'aluminium selon le procédé "Söderberg", qui expose beaucoup aux hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). Les personnes ayant été exposées dans d'autres contextes pourront dès lors passer devant le CRRMP.
Des cancers sous-déclarés
Seules une vingtaine de personnes ont entrepris effectivement la démarche, mais toutes n'ont pas obtenu satisfaction. Néan moins, 16 cas de cancers de la vessie - sur les 38 présumés d'origine professionnelle - ont été reconnus comme maladies professionnelles en un an, alors qu'entre 1996 et 2000, seulement 10 cas l'avaient été. Cette étude met ainsi crûment en évidence la sous-déclaration de ces cancers dans deux départements (Seine-Maritime et Eure) pourtant à hauts risques en raison de leur tissu industriel. "De notre point de vue, la déclaration pour ces 38 dossiers se justifiait, car il y avait eu une exposition significative", souligne Christine Daigurande. Selon elle, le refus de certaines Cpam s'explique par un manque de données ou des durées insuffisantes concernant les expositions. Il est en effet peu aisé d'obtenir l'historique des expositions passées à cause des fréquents changements d'entreprises. Qui plus est, la mémoire des produits utilisés avant les années 1960 est en partie effacée. Quant aux patients hostiles à l'idée de faire une déclaration de MP, l'explication tiendrait à leur âge avancé - certains ayant plus de 90 ans sont même décédés pendant l'étu de- et au fait que "ni leur famille, ni eux-mêmes n'ont vu d'intérêt à faire cette déclaration". Les médecins-conseils ont pourtant tenté d'expliquer l'intérêt collectif d'une mise en évidence de la sous-déclaration. Sans parvenir toutefois à les convaincre tous…
Corinne Duhamel, Journaliste
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