La longue marche de l'égalité hommes-femmes

Entretien avec Dominique Méda, chercheuse au Centre d'études de l'emploi
Propos recueillis par Naïri Nahapétian
Alternatives Economiques Poche n° 047 - janvier 2011
couverture
Les métiers par ceux qui les exercent
— janvier 2011 —

Malgré leur réussite scolaire, les femmes ont toujours des conditions de travail moins favorables et des salaires moins élevés que ceux des hommes. L'analyse de Dominique Méda et ses propositions pour changer la donne.

Les inégalités hommes-femmes persistent en France dans le monde du travail: dans les rémunérations et l'accès aux postes de cadres. Pouvez-vous revenir sur cette situation ?

En ce qui concerne les inégalités de rémunérations, on possède aujourd'hui un panorama très nourri. On sait que l'écart entre les salaires mensuels moyens des femmes et ceux des hommes était d'un peu plus de 25% en 2002 et qu'il avait cessé de diminuer depuis le milieu des années 1990 (1). Les études plus récentes ont confirmé ces différences: la rémunération brute totale moyenne des femmes était inférieure de 27% à celle des hommes en 2006, dans les entreprises de plus de dix salariés du secteur concurrentiel (2).

Cette étude a notamment mis en évidence trois points essentiels: d'abord, si l'on ne tient pas compte du temps de travail, qui explique une partie de l'écart (ramené à 16% si on se réfère au salaire horaire brut total), cette différence s'explique en partie par le fait que les hommes et les femmes n'occupent pas les mêmes emplois et n'accèdent pas aux mêmes responsabilités (les femmes sont moins souvent cadres et occupent moins fréquemment des postes qualifiés ou avec des responsabilités d'encadrement). Ensuite, l'écart est le plus fort parmi les salariés les plus diplômés (32% pour les titulaires d'un deuxième ou d'un troisième cycle), ce qui signifie que les formidables progrès enregistrés par les filles en matière de niveau de formation n'ont pas été suivis d'effets. Enfin, même à caractéristiques voisines, les femmes ont des salaires horaires inférieurs en moyenne à ceux des hommes: "Les différences de caractéristiques propres aux salariés, aux entreprises ou aux emplois, recensées dans cette étude, n'expliquent qu'un peu plus du tiers de l'écart salarial entre les hommes et les femmes", précise Lara Muller dans l'étude de 2006 (2).

Toutes les études convergent donc, depuis plusieurs années, pour démontrer que les efforts des femmes n'ont pas été récompensés et que, contrairement à ce que l'on entend ici ou là, les femmes continuent de se heurter à des mécanismes de discrimination et que l'on ne peut pas compter sur le temps pour améliorer la situation. Autrement dit, comme l'indique l'Insee, si les filles commencent à tirer profit de leur réussite scolaire (en 2008, 48% des jeunes filles occupent une profession intermédiaire ou un emploi de cadre, contre 43% des garçons), cela n'est pas vrai en matière de salaires.

Ces inégalités varient-elles selon les secteurs d'activité et les métiers ?

Les moyennes recouvrent en effet des situations contrastées. Certes, les jeunes filles accèdent davantage aux professions intermédiaires ou aux emplois de cadres, et les débutantes sont plus nombreuses que leurs aînées dans certaines professions qualifiées. Mais l'emploi féminin reste néanmoins très différent de l'emploi masculin et la polarisation s'est accentuée du côté des professions peu qualifiées (3). Les jeunes diplômées du supérieur vont vers les métiers de l'enseignement, les professions du droit, de l'information et de la communication, la médecine. Elles représentent aujourd'hui 39% des ingénieurs et cadres techniques de l'industrie sortis depuis moins de cinq ans du système éducatif et 34% des personnels d'études et de recherche. Mais la polarisation reste très forte dans les métiers peu qualifiés, et plus forte encore parmi les débutants que parmi les plus anciens.

Les filières choisies par les filles et les garçons sont toujours très différentes (secrétariat, filières sanitaires et sociales pour les filles, électricité-électronique pour les garçons). Les métiers mixtes restent rares (12% des personnes en emploi) et certains métiers demeurent très majoritairement féminins (petite enfance, services à la personne) ou très masculins (bâtiment). Les métiers féminins peu qualifiés sont marqués par la faiblesse des salaires, la prégnance du temps partiel et le caractère atypique ou inconfortable des horaires.

Quel est le poids des facteurs internes aux entreprises (l'organisation du travail, par exemple) et celui des politiques publiques dans le maintien de ces inégalités ?

Les politiques d'entreprise et les politiques publiques ont contribué depuis une vingtaine d'années à encourager le développement d'emplois à temps partiel, des horaires atypiques et très peu favorables à la vie familiale. On pense aussi bien aux mesures publiques d'encouragement du temps partiel en 1992 qu'aux politiques de développement de la flexibilité et des temps de travail calés au plus proche de la présence des clients, comme dans le cas des caissières ou des services à la personne. Les horaires sont déstructurés - au point de produire une "famille désarticulée", comme dit Laurent Lesnard (4), avec des temps de "pause" trop longues, des horaires très courts, des salaires très faibles, une pluralité d'employeurs nécessaire, des temps partiels subis très répandus (qui touchent un million de femmes). Les deux ont convergé pour rendre certains métiers exclusivement exercés sur ce mode.

Que faut-il faire face à cela ?

Il faudrait, en premier lieu, contrecarrer cette tendance au développement du temps partiel subi. Les syndicats proposent une taxation des temps partiels courts. Une négociation sur le travail à temps partiel devait s'ouvrir ces derniers mois, mais ne l'a pas été. On peut aussi penser, de manière plus radicale, à recoter les postes, comme cela s'est fait au Canada. Il s'agit de vérifier que les différents postes - ceux occupés par les hommes et ceux occupés par les femmes - ne sont pas cotés (5) sur la base de préjugés (les femmes utiliseraient dans les services à la personne des compétences naturelles qui n'exigeraient donc pas de rémunérations particulières, la charge physique serait prise en considération beaucoup plus que la charge mentale…). On peut aussi inciter les hommes à aller vers des métiers dits "féminins" et vice versa (à condition que cela soit fait de manière suffisamment massive pour ne pas mettre des personnes isolées en difficulté), et développer des campagnes visant à ouvrir les choix professionnels en cours de vie active en cas de reconversion ou au terme de la formation initiale.

Plus généralement, et pour tenter d'extirper les inégalités à la racine, il faudrait très certainement soumettre l'ensemble de la société à une grande "décontamination", une radiographie de tous les stéréotypes de genre qui expliquent, de proche en proche, l'ensemble des inégalités: petites filles moins encouragées dans les petites classes, stéréotypes sur les métiers "féminins" et "masculins" véhiculés par les familles, le corps enseignant et les médias tout au long de la scolarité, préjugés sur les rôles familiaux qui font obstacle à un partage égal des responsabilités professionnelles…

(1) "L'écart des salaires entre les femmes et les hommes peut-il encore baisser?", par Dominique Meurs et Sophie Ponthieux, Economie et statistique n° 398-399, 2006.

(2) "Les écarts de salaire entre les hommes et les femmes en 2006", par Lara Muller, Premières Synthèses n° 44.5, oct. 2008.

(3) "Métiers et parcours professionnel des hommes et des femmes", par Monique Meron, Laure Omalek et Valérie Ulrich, dans France portrait social, Insee, 2009.

(4) La famille désarticulée. Les nouvelles contraintes de l'emploi du temps, par Laurent Lesnard, coll. Le lien social, PUF, 2009.

(5) "Evaluer les emplois pour réduire les inégalités salariales entre les femmes et les hommes: une application du principe juridique "un salaire égal pour un travail de valeur comparable"", par Séverine Lemière et Rachel Silvera, Convention d'étude IRES-CGT, 2009. Voir aussi "Promouvoir l'équité salariale au moyen de l'évaluation non sexiste des emplois: guide de mise en oeuvre", par Marie-Thérèse Chicha, Bureau international du travail, Genève, 2008.

Entretien avec Dominique Méda, chercheuse au Centre d'études de l'emploi
Propos recueillis par Naïri Nahapétian
Alternatives Economiques Poche n° 047 - janvier 2011
 Notes

(1) "L'écart des salaires entre les femmes et les hommes peut-il encore baisser?", par Dominique Meurs et Sophie Ponthieux, Economie et statistique n° 398-399, 2006.

(2) "Les écarts de salaire entre les hommes et les femmes en 2006", par Lara Muller, Premières Synthèses n° 44.5, oct. 2008.

(3) "Métiers et parcours professionnel des hommes et des femmes", par Monique Meron, Laure Omalek et Valérie Ulrich, dans France portrait social, Insee, 2009.

(4) La famille désarticulée. Les nouvelles contraintes de l'emploi du temps, par Laurent Lesnard, coll. Le lien social, PUF, 2009.

(5) "Evaluer les emplois pour réduire les inégalités salariales entre les femmes et les hommes: une application du principe juridique "un salaire égal pour un travail de valeur comparable"", par Séverine Lemière et Rachel Silvera, Convention d'étude IRES-CGT, 2009. Voir aussi "Promouvoir l'équité salariale au moyen de l'évaluation non sexiste des emplois: guide de mise en oeuvre", par Marie-Thérèse Chicha, Bureau international du travail, Genève, 2008.

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