La richesse et le patrimoine des « exclus »
Jean Gadrey
La lettre de l'insertion n° 019 - mars 2010
Par Jean Gadrey, professeur émérite d'économie à l'université de Lille.
Ce qu'on appelle les nouvelles approches de la richesse, à la suite, en France, des travaux de Dominique Méda et Patrick Viveret notamment, est parti d'une réflexion critique sur la façon dont l'économie a envahi et pollué les notions de richesses et de patrimoines pour ne plus mettre en avant que la richesse économique, celle qui a des contreparties monétaires. Or, le constat se répand des dommages liés à la poursuite éperdue de l'expansion de la seule richesse économique, celle que l'on compte dans le fameux produit intérieur brut (PIB) et dans les chiffres de la croissance [1].
De plus en plus d'acteurs sont devenus des contestataires de cette vision dominante, ou, comme on dit quelquefois, des « objecteurs de croissance », en posant des questions simples : qu'est-ce qui est vraiment important ? est-ce que nous valorisons et comptabilisons ce qui compte le plus pour vivre dans une bonne société entretenant des rapports harmonieux avec la nature ? est-ce qu'à force d'être riches au sens usuel, nous ne perdons pas des patrimoines de grande valeur ? Tel est le sens de ces mouvements de contestation et de reconstruction qui ont fini par atteindre de grandes organisations internationales.
Dès 1990, le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) a lancé une première « offensive » avec son indicateur de développement humain (IDH) qui était une alternative au PIB. Et depuis, cela s'est beaucoup amplifié avec des constats empiriques montrant que dans les pays déjà très riches, comme le nôtre, toujours plus de richesses matérielles ne réduit pas les inégalités ni la pauvreté, amplifie la crise écologique, détruit des patrimoines de l'humanité, n'améliore pas nécessairement le bien-être, voire renforce parfois les frustrations, la violence ou l'insécurité.
Après le Pnud, l'OCDE, l'Union européenne (UE) s'y sont mises ces dernières années et le président de la République française a nommé en 2008 une commission internationale dite « Commission Stiglitz-Sen », qui a remis en septembre 2009 un rapport contestant la dictature de la vision dominante de la richesse et du progrès. Simultanément, des organisations de la société civile se sont manifestées pour que ces questions ne restent pas l'apanage de cercles de spécialistes. C'est en particulier le cas du collectif FAIR, le Forum pour d'autres indicateurs de richesse [2].
Que retenir de ces travaux ? Au moins trois points centraux. Le premier est qu'il faut cesser d'accorder la priorité à la mesure des quantités produites et s'intéresser avant tout à l'évaluation des composantes du bien-être, de la qualité de vie individuelle et collective dans toutes ses dimensions et de la soutenabilité du modèle de développement des sociétés. Autrement dit, il faut d'abord évaluer et mesurer des finalités de société, et pas d'abord des moyens matériels en expansion.
Le second point est que, parmi ces dimensions à mettre en avant, certaines sont d'emblée sociétales parce qu'elles concernent des patrimoines divers qui ont à la fois une valeur pour eux-mêmes et une valeur comme ressources ou moyens au service du développement humain. Je citerai sur ce point Dominique Meda : « Si nous voulons que nos sociétés s'inscrivent dans la durée, si ce à quoi nous sommes attachés, c'est non seulement à la survie de la planète mais aussi au développement de nos sociétés, alors nous devons imaginer que chaque génération hérite d'un état donné de la société, d'un patrimoine, qu'il nous incombe collectivement de maintenir, de conserver, de développer. »
Le troisième point est que, pour ces nouvelles évaluations et mesures du progrès des sociétés et du développement humain, on ne peut pas se contenter de faire confiance à des spécialistes, économistes, statisticiens, comptables nationaux, etc. En effet, dès lors qu'il est question de bien-être, de qualité de vie, de finalités de société, ou de patrimoine commun ou collectif, il faut d'abord construire un accord sur ce qui compte vraiment en mettant dans le coup des spécialistes, certes, mais aussi des non-spécialistes, c'est-à-dire en associant la société civile. C'est la condition de légitimité de toute démarche de reconsidération de la richesse.
VALORISER ET « EXPOSER » DES RICHESSES OUBLIEES
De nouvelles démarches d'évaluation pluraliste des richesses multiples d'un territoire ou d'une nation existent déjà. Que voit-on apparaître ? On voit, à chaque fois, que des richesses oubliées dans les comptes économiques nationaux sortent de la relégation au second plan où elles se trouvaient. On remarque que des choses ou des activités qui semblaient n'avoir aucune valeur parce qu'elles étaient exclues du champ des comptes économiques dominants, sont revalorisées et mises en avant.
On constate par exemple que le bénévolat, absent du PIB et de la croissance économique, peut retrouver une place dans une autre comptabilité. Par exemple en temps, ou dans des évaluations d'utilité sociale. On observe que le travail domestique - travail invisible par excellence, sans doute parce qu'il a toujours été très majoritairement effectué par les femmes - peut et doit redevenir visible, en raison de sa contribution éminente au bien-être, à l'éducation, aux soins, aux liens, etc. On voit apparaître le temps libre comme valeur positive, ce qui est tout à fait important pour les activités culturelles. On remarque encore les patrimoines de liens sociaux, d'appartenance à des réseaux de proximité, qui sont eux aussi invisibles dans les comptes dominants et qui retrouvent des couleurs. On voit également les inégalités, l'insécurité ou la précarité, les patrimoines naturels, les écosystèmes, et les patrimoines culturels évidemment.
Mettre en avant ces réalités souvent occultées et quantifier celles qui peuvent l'être - parce qu'il y a des limites à la mise en chiffres - et promouvoir ensemble de nouveaux repères ou indicateurs de richesses, ce n'est rien d'autre que participer à un processus de construction d'une exposition publique des richesses pour que tous en prennent conscience et en tirent des enseignements. Une exposition évolutive dont la préparation aura consisté à redonner de la visibilité, de la force, de la valeur à des réalités ou richesses essentielles qui ont été victimes d'exclusion, de relégation ou de discrimination, en raison de modalités diverses de domination ou d'impérialisme économique, social, culturel, symbolique, politique etc.
RICHESSE ET PATRIMOINE DES « EXCLUS »
C'est notamment le cas de la richesse et du patrimoine des exclus, même si pour ma part j'utilise assez peu le terme « exclus », qui me pose divers problèmes. Tout le monde sait qu'il y a des membres de la société qui vivent ou qui se vivent comme des citoyens de seconde zone parce qu'ils n'ont pas accès, contre leur gré, à un certain nombre de droits constitutifs d'une citoyenneté moderne, qu'il s'agisse de revenus décents, d'emploi et de travail décents, de logement, de santé et d'éducation, de liens sociaux, de justice, de culture, etc. Tout le monde sait aussi que ces handicaps ou désavantages sociaux ont souvent un caractère cumulatif, et que certains sont visibles dans l'espace, en particulier avec la ségrégation urbaine.
Pour les plus pauvres de ces « exclus », on entend souvent dire qu'ils n'ont pas ou presque pas de patrimoine. Or, cela n'est vrai que si on utilise la notion étroite de patrimoine économique constitué de titres, de logements, de biens durables, dont on est propriétaire. Les pauvres ont même très souvent, selon les comptes nationaux, un patrimoine négatif parce qu'ils ont plus de dettes que de propriétés de valeurs économiques. Or, cette idée devient fausse dès que l'on abandonne les lunettes et les œillères de l'économie. Il ne s'agit pas pour moi de faire l'éloge de la pauvreté ou de l'exclusion, il y a trop de drames sociaux personnels et de souffrances en jeu. Il s'agit juste de réfléchir aux caractéristiques et attributs individuels et de groupes des populations plus ou moins marginalisées par une société qui exclut. Cela suppose de s'entendre sur une approche de la notion de richesse et de patrimoine.
Il existe une abondante littérature sur le patrimoine. Je me contenterai d'une définition probablement contestable que j'avais proposée en 1994 dans un livre dont le titre était Patrimoine modèle de tourisme et développement local. J'y définissais le patrimoine d'une collectivité, qui peut être de petite ou de très grande taille, comme un ensemble d'objets, de produits et d'informations, mais aussi de ressources naturelles, auquel cette collectivité attache de la valeur parce qu'il s'agit de réalités qui témoignent de l'identité de cette collectivité, en établissant un lien entre son passé et son présent, et/ou entre son présent et ce qu'elle imagine de son avenir. Cette dernière mention (l'avenir) renvoie à la composante projective des identités, le patrimoine étant aussi un témoin que l'on passe à ceux qui vont entamer la course après que nous ayons terminé la nôtre.
Peu importe la pertinence de cette définition, ce qui compte à mes yeux, c'est qu'il n'y a pas de définition naturelle du patrimoine comme ensemble de choses qui s'imposeraient d'elles-mêmes à ce titre. Il faut faire appel à un processus social, qui peut être conflictuel, de reconnaissance et de valorisation d'identités collectives, lesquelles peuvent être des identités définies de façon ouverte et plurielle tout comme elles peuvent être définies de façon fermée ou sur le mode du repli, parce qu'on n'échappe pas au risque de domination symbolique dans ces processus.
LA MISE EN EXPOSITION D'AUTRES PATRIMOINES
Après ces détours, comment envisager la richesse et plus exactement les patrimoines des populations dites exclues ? A partir de deux approches complémentaires.
Dans la première approche, on part des groupes concernés eux-mêmes. Ils sont certes composés de personnes qui souffrent d'injustices et de déni de droits, y compris le déni de droits reconnus formellement dans des déclarations universelles des droits humains, dans des chartes internationales ou encore dans l'Agenda 21 de la Culture de Barcelone, dont l'article 1 estime que la diversité culturelle est le premier patrimoine de l'humanité. Autant dire que c'est un patrimoine très menacé.
Mais ces personnes plus ou moins marginalisées contre leur gré conservent des capacités propres d'expression, de témoignage, d'organisation, des liens de solidarité, des capacités de création, même si c'est sous de fortes contraintes, des capacités de résistance ou de protestation parfois et, plus généralement, elles occupent des lieux de vie, des logements, des espaces, avec des objets, des symboles, des tags, des expressions, des musiques, des racines, des souvenirs, des photos, etc. qui peuvent faire partie de leur identité revendiquée et assumée.
Je ne cherche évidemment pas à exalter la vie dans les bidonvilles, en prison ou celles des sans domicile fixe. Je dis simplement que ce n'est pas une vie vide de sens, de liens sociaux, d'objets, de paroles et que celles et ceux qui la vivent peuvent souhaiter la faire reconnaître pour ce qu'elle est, si la possibilité leur en est proposée.
La deuxième approche des patrimoines des populations dites « exclues » - mais je dirais plutôt des populations souffrant d'inégalités, de pauvreté, de précarité, de stigmatisation, de discrimination, de désaffiliation, etc. - consiste à partir non pas de ces populations elles-mêmes, mais de l'ensemble de la population et des citoyens.
Il se trouve que beaucoup de citoyens estiment que pour faire société il faut partir du principe de l'égale dignité de tous, y compris quand ce principe est bafoué dans les faits ; que toutes les cultures et toutes les situations sociales méritent d'être connues et reconnues ; que la diversité des cultures et des identités de groupe ne doit pas être hiérarchisée en fonction d'une vision dominante de la richesse et des patrimoines dignes de figurer dans les musées. Ces citoyens n'ont pas forcément lu Claude Levi-Strauss, mais ils en sont plus ou moins les héritiers. On en trouve notamment, mais pas seulement, dans des associations et organisations non gouvernementales (ONG) qui combattent l'exclusion en défendant des droits universels et des valeurs d'égalité, en France et dans le monde. Ces citoyens peuvent eux aussi exprimer un intérêt pour la mise en exposition des patrimoines de groupes sociaux divers parce qu'ils y voient des composantes du patrimoine de leur société, peut-être aussi parce qu'ils valorisent le fait qu'une société peut être riche de sa diversité, et, pour certains, parce qu'ils s'intéressent aux contributions des musées au lien social sur un territoire.
Je vois mal comment des musées qui se définissent comme des « musées de la population » pourraient ne pas rencontrer la diversité des populations d'un territoire, leurs identités multiples, leur patrimoine et environnement matériel et immatériel. Comment ils pourraient ne pas chercher à rassembler avec ces populations, moyennant sans doute l'existence de porte-parole, ou représentants, ou volontaires, et avec d'autres parties prenantes, des témoignages de vie s'intégrant dans des projets de musées qui pourraient s'enrichir pour mériter encore plus le titre de musée de la population. Je sais d'ailleurs que c'est déjà le cas depuis longtemps, puisque j'ai lu avec intérêt un texte de 1993 sur la mise en exposition des minorités à l'écomusée de Fresnes.
Parmi les modalités permettant la prise de parole (au sens d'Albert Hirschman) des populations dites exclues, non pas seulement leur prise de parole à l'intérieur de leur groupe mais leur prise de parole publique et politique, l'exposition participative et délibérative de leurs patrimoines et richesses, sélectionnés et valorisés par ces populations elles-mêmes ou avec elles, n'est pas un enjeu négligeable. Ceux qui parlent parfois un peu facilement de démocratie participative sont-ils prêts à aller jusque-là ? Ce serait en tout cas, à mon avis, une bonne façon d'inscrire dans les faits cette démocratie en la démontrant dans tous les sens du terme « démonstration », y compris le sens anglais de « manifestation ».
Jean Gadrey
La lettre de l'insertion n° 019 - mars 2010
Notes
- (1) Retranscription d'une intervention au colloque « Musées : exclusion et solidarités » de la Fédération des écomusées et musées de société, le 25 novembre 2009 à Paris.
- (2) Voir le site http://www.idies.org/index.php?category/FAIR
-
Abonnement et réabonnement
-
J'achète un numéro -
Inscription à la newsletter -
Forfait de consultation de 30 articles pendant 48H -
Mon espace personnel
















Commenter cet article





