Les femmes fragilisées par le marché du travail
Elsa Fayner
Santé & Travail n° 067 - juillet 2009
Cantonnées dans des tâches et professions spécifiques en raison de stéréotypes, les femmes sont particulièrement exposées à certains risques et à des formes d'emploi dégradées. Une situation considérée comme naturelle, car inhérente à la féminité.
Les femmes sont souvent exclues des emplois visiblement exigeants ou dangereux, mais leurs emplois peuvent les exposer à des dangers moins visibles." C'est l'analyse que fait Karen Messing, biologiste québécoise à la tête d'un projet de recherche pluridisciplinaire sur le travail des femmes intitulé "L'invisible qui fait mal".
"Même les tâches physiquement pénibles effectuées par les femmes peuvent ne pas être considérées comme telles, car elles n'entrent pas dans la définition habituelle de la pénibilité, qui vient du monde industriel", confirme la sociologue Véronique Daubas-Letourneux. Ainsi, durant longtemps, les tâches des infirmières n'ont pas été tenues pour risquées. Il faudra attendre les grèves de 1989 pour que les infirmières elles-mêmes déclarent porter des charges lourdes dans les enquêtes sur les conditions de travail. De la même façon, les expositions à certains produits chimiques nocifs dans la coiffure, la manucure, le nettoyage ou dans certains établissements de santé, qui concernent majoritairement des femmes, ont été peu étudiées.
Les emplois dits "féminins", et les contraintes qui y sont liées, restent donc dans l'ombre. D'autant plus facilement qu'ils sont souvent solitaires, loin de tout collectif, et considérés comme "naturels" pour les femmes.
Etre "au service", et non "aider"
L'évolution du secteur de l'aide à la personne est à ce titre symptomatique. "Au début des années 2000, pour répondre au vieillissement de la population et à la demande des conseils généraux, qui géraient la toute nouvelle allocation personnalisée d'autonomie [APA, NDLR], les organismes prestataires ont fait monter en puissance la qualification des employées, raconte Ghislaine Doniol-Shaw, ergonome. Un nouveau référentiel métier et un diplôme ont même été créés. Pourtant, la volonté politique a rapidement changé de cap. Le plan Borloo de développement des services à la personne a promu l'emploi privé et la concurrence entre prestataires. Désormais, l'employée doit se mettre "au service" du client et non plus "aider" la personne. Ce doit même être sa principale qualité. Elle doit être disponible en permanence, mais également pouvoir intervenir en un temps réduit et en horaires fragmentés."
Des injonctions pour le moins contradictoires: quand chaque tâche est chronométrée et le temps imparti insuffisant, les employées ne peuvent accompagner la personne dépendante sans la brusquer. Elles ne peuvent faire valoir leur expérience, leur souci de bien faire, et se retrouvent contraintes de travailler dans le stress, l'urgence, confrontées à un malaise éthique. Pour éviter des atteintes trop importantes à leur santé, qui les empêcheraient de travailler, les salariées expérimentées n'ont trouvé qu'une solution: réduire leur activité. Et donc leur salaire, déjà faible, compte tenu du fait que le travail s'effectue majoritairement à temps partiel. Conséquence: le turn-over reste important dans le secteur. Mais pour aller où, quand on est une mère célibataire, peu qualifiée, avec quelques problèmes de santé?
"Je me souviens d'une femme de 48 ans, ouvrière spécialisée chez un équipementier automobile, témoigne Véronique Daubas-Letourneux. Elle avait eu une série de petits accidents du travail bénins, des coupures, non suivis d'arrêts de travail. Mais surtout, après trente ans au même poste, elle ressentait des douleurs dans les poignets, les coudes, les épaules, qui la réveillaient la nuit et devenaient intenables. Or ces douleurs n'avaient aucune visibilité institutionnelle. Cette femme ne voulait pas les déclarer en maladie professionnelle, car ses collègues qui étaient reconnues étaient ensuite déclarées inaptes, puis licenciées faute de postes adaptés. Divorcée, avec encore un enfant à charge, non qualifiée, elle avait peu de marges de manoeuvre sur le marché de l'emploi."
Gestes rapides, précis et répétitifs
En 2005, dans le cadre de l'enquête nationale "Conditions de travail" menée par la direction de l'Animation de la recherche, des Etudes et des Statistiques (Dares) du ministère du Travail, 6,9% des personnes interrogées ont déclaré un accident du travail: 4,7% des femmes, contre 8,8% des hommes. Est-ce à dire que les femmes sont moins exposées à des risques dans leur travail? Pas vraiment. Les troubles musculo-squelettiques (TMS), principale cause de maladies professionnelles, concernent principalement la gent féminine, avec 58% des cas reconnus en 2003.
"Pour un même emploi, le travail des femmes reste très différent de celui des hommes, explique Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles, épidémiologiste. Les hommes sont davantage sollicités pour des efforts brefs et intenses et les femmes pour des tâches qui nécessitent précision, rapidité et concentration." Ainsi, dans le découpage de viande, les hommes découpent les carcasses à la tronçonneuse et portent plus souvent des charges, tandis que les femmes découpent plutôt les filets de poulet au couteau: 42% d'entre elles effectuent des gestes répétitifs avec un temps de cycle de moins d'une minute, contre 27% des hommes, relève la Dares.
Cette spécialisation se retrouve aussi dans la répartition des emplois féminins entre les secteurs d'activité. Certains leur sont quasiment dédiés. Il s'agit d'activités qui ne nécessitent, à première vue, que de l'attention, une gestion des émotions et de l'empathie. Ainsi, en 2005, 86% des emplois féminins se trouvaient dans le tertiaire, majoritairement dans la santé, l'éducation et l'action sociale, mais également dans les services aux particuliers ou aux entreprises et, dans une moindre mesure, dans le commerce et les administrations. Or la plupart de ces métiers combinent des contraintes physiques (travail sur écran, postures pénibles…), organisationnelles (travail répétitif, cadences…) et psychosociales (manque d'autonomie dans le travail, contact avec le public, horaires difficilement compatibles avec les obligations familiales…). Des facteurs dont la conjonction favorise la survenue de troubles musculo-squelettiques.
Une population captive
Enfin, il n'est pas rare que des femmes occupent des emplois dont les hommes ne veulent plus. C'est le cas sur les plates-formes logistiques, comme le note une récente étude (1). Dans ce secteur devenu trop pénible, face aux difficultés à recruter et à conserver une main-d'oeuvre masculine, les employeurs se sont tournés vers les femmes, considérées comme moins mobiles géographiquement, plus "accrochées" à l'entreprise, car disposant de moins de choix, et comme posant "moins de problèmes de comportement". Pourtant, l'effet d'usure avec l'âge est plus marqué chez les femmes dans ce métier. Mais la division sexuelle du travail n'aura pas résisté à une autre priorité: trouver de la main-d'oeuvre coûte que coûte. Et, comme le signale l'étude, "plus les situations de travail sont difficiles, plus le milieu tend à recruter des salariés fragilisés".
La santé des travailleuses. La science est-elle aveugle?, par Karen Messing, Remue-Ménage, 2000.
(1) Enjeux de santé liés à l'utilisation de la commande vocale sur les plates-formes logistiques: enquête exploratoire, par Philippe Davezies, Institut universitaire de médecine et santé au travail, université Claude-Bernard Lyon 1, décembre 2008.
Article issu du dossier Restructurations : les conditions de travail trinquent aussi
Elsa Fayner
Santé & Travail n° 067 - juillet 2009
Notes
(1) Enjeux de santé liés à l'utilisation de la commande vocale sur les plates-formes logistiques: enquête exploratoire, par Philippe Davezies, Institut universitaire de médecine et santé au travail, université Claude-Bernard Lyon 1, décembre 2008.
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