Les non-qualifiés forment-ils une classe sociale ?


Denis Clerc
La lettre de l'insertion n° 135 - avril 2007
couverture
La lettre de l'insertion de avril 2007
— avril 2007 —
Pour aller plus loin

On compte plus de 5 millions de travailleurs non qualifiés en France selon une récente étude (1). Ils sont presque deux fois plus nombreux que les cadres, mais on en parle, au bas mot, deux fois moins que ces derniers, dont le « malaise » ou la « déprime » s’étalent partout. Pourtant, le salaire moyen de ces travailleurs non qualifiés représente un petit tiers (37 %) de celui des cadres. Dans 28 % des cas, leur contrat de travail est temporaire (5 % chez les cadres), leurs horaires sont décalés dans 58 % (employés) ou 48 % (ouvriers) des cas, ce qui signifie que, en moyenne, plus d’un sur deux travaille tôt le matin, tard le soir ou le week-end. S’ils sont ouvriers, ces travailleurs non qualifiés sont souvent manutentionnaires, agents du tri, ouvriers agricoles ou ouvriers d’entretien. S’ils sont employés – il s’agit alors de femmes dans 80 % des cas –, ils sont femmes de ménage, serveuses, caissières, concierges, vigiles. Majoritairement peu ou pas diplômés, plutôt jeunes, immigrés dans plus d’un cas sur dix, les travailleurs non qualifiés possèdent toutes les caractéristiques d’une « condition de classe » sociale défavorisée, sorte de nouveau prolétariat.
Et pourtant, le sentiment d’appartenance à une classe sociale est faible, et en dégringolade accentuée depuis une quinzaine d’années : en 2003, seuls 43 % des ouvriers non qualifiés et 39 % des employés non qualifiés s’identifient à une classe sociale, contre respectivement 60 % et 53 % en 1988. Pour les autres catégories sociales françaises, les sentiments d’appartenance sont à la fois plus élevés et plus stables dans le temps. Les travailleurs non qualifiés ont donc tout pour se plaindre : un emploi mal payé, des conditions de travail difficiles, un emploi souvent précaire. Mais, s’ils rouspètent, cela demeure personnel, et ne débouche pas sur une identité commune qu’ils auraient conscience de partager : ils adhèrent encore moins à un syndicat que les autres salariés, sont peu nombreux (un tiers) à se sentir proches d’un parti politique. Et leur réseau de sociabilité est moindre que celui des autres catégories socioprofessionnelles. Certes, ces caractéristiques ne sont pas nouvelles. Mais, remarquent les auteurs de l’étude, « ce qui est nouveau, c’est l’individualisation des relations de travail et l’affaiblissement des structures collectives qui permettaient à ces travailleurs de se sentir intégrés à un groupe ».
Une des explications réside peut-être dans le fait qu’au fil du temps, les non-qualifiés changent de groupe social : en fin de carrière, 60 % de ceux qui ont démarré comme non qualifiés sont devenus ouvriers ou employés qualifiés, 20 % font partie des professions intermédiaires et 5 % sont cadres. Ils ont donc tendance à s’identifier davantage à ces catégories qu’à celle dans laquelle ils se trouvent – transitoirement, espèrent-ils – et qu’ils ne pensent qu’à quitter. Ils rêvent d’un autre emploi, et ceux qui n’y parviennent pas se replient alors sur la sphère familiale pour tenter de survivre à ce qui est, à leurs yeux, un échec. 


Denis Clerc
La lettre de l'insertion n° 135 - avril 2007
 Notes

(1) « Cinq millions de travailleurs non qualifiés : une nouvelle classe sociale ? », Centre d’études de l’emploi, Connaissance de l’emploi, n° 39, février 2007, disponible sur www.cee-recherche.fr

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