Les régies de quartier créent le nouvel homme de proximité



La lettre de l'insertion n° 049 - juin 1999

Au pied d'un immeuble dans le quartier des Chamards, à Dreux, Brahim et Hocine discutent avec Robert, un habitant au chômage depuis plusieurs mois qui rentre chez lui, découragé, après une journée de formation. « C'est l'ANPE qui m'impose cette formation pour toucher mes allocations. Moi, je suis peintre en bâtiment, à quoi ça rime de me faire compter et classer les petites annonces pendant quinze jours ? », dit-il. Brahim et Hocine, qui sont correspondants de nuit employés par la régie de quartier, le premier en contrat emploi-ville, le second en emploi-jeune, l'écoutent et tentent de le réconforter. Eux ne vivent pas la formation de cette manière. Depuis qu'ils ont été recrutés, entre juillet 1996 et avril 1998, ils ont suivi, avec les sept autres correspondants de nuit - qui, comme eux, tournent dans les cages d'escalier, vont à la rencontre des habitants -, quatre modules de formation sur les premiers secours, les institutions, les phénomènes culturels et toxicomaniaques.

Ces modules ont été mis en place au fur et à mesure, en réponse aux difficultés qu'ils ont rencontrées en exerçant ce nouveau métier. Pour le deuxième module, André Coquart, le directeur de la régie de quartier, a fait appel à tout un réseau de partenaires institutionnels comme les bailleurs sociaux, les services sociaux et municipaux, la police nationale, municipale, et la justice. Le troisième module a été consacré à des thèmes tels que « les Arabes dans l'histoire », « la délinquance des jeunes Maghrébins en France », « les Turcs en France », ou encore « la France, pays d'émigration » dans une ville où les problèmes de racisme sont extrêmement présents, où « un centre-ville “blanc” s'oppose à une périphérie maghrébine ». Le directeur de la régie insiste sur le va-et-vient entre le terrain et la formation : « Par exemple, dit-il, les correspondants de nuit, tous issus du quartier dans lequel ils travaillent, se sont rapidement rendu compte d'un des effets pervers de leur métier : leur communauté fait pression sur eux ; nous avons donc mis en place une formation sur ce thème. »

À ces formations internes à la régie de quartier s'ajoute, depuis quelques semaines, une réflexion sur le métier d'« homme de proximité », ses contenus et son identité. L'impulsion de cette expérimentation a été donnée par le Comité national de liaison des régies de quartier (CNLRQ), qui tente actuellement, en collaboration avec Bertrand Schwartz, de trouver une définition de ce nouveau métier qui soit le fruit d'une réflexion des correspondants de nuit, de jour et de parking, mais aussi de leurs tuteurs au sein des régies et d'un comité de pilotage composé des bailleurs sociaux et des habitants.

Pas de présupposés théoriques

À Dreux, à travers des études de cas, lors d'une réunion hebdomadaire de régulation, les correspondants de nuit, en binôme, retracent une situation à laquelle ils ont été confrontés, ses conséquences, leur action, ce que celle-ci a permis d'éviter, le « plus » qu'ils ont apporté par rapport aux autres institutions, les limites de leur action et la manière dont ils pensent avoir été perçus par leurs interlocuteurs. Ainsi, Mustapha raconte comment Mahfoud et lui, tous deux en emploi-jeune, se sont interposés dans une bagarre qui opposait deux jeunes, l'un reprochant à l'autre de lui avoir volé sa Mobylette. « Après deux heures de négociation, celui qui était en tort a rendu la Mobylette et l'autre a arrêté de le frapper », dit-il. « En quelque sorte, vous avez évité que le conflit ne dégénère au point d'obliger la police et la justice à intervenir », commente Hocine. Mais si, par exemple, l'un des deux jeunes avait sorti un couteau, qu'aurait pu faire Mustapha sans sortir de son rôle de correspondant de nuit ? » Le débat est lancé, tandis que Bouabdallah Djelloul-Daouadji, le coordinateur de l'équipe, note les éléments principaux, en insistant sur le « plus » apporté par ses troupes : « Vous êtes intervenus immédiatement, ce qui fait que la situation n'a pas pris d'ampleur. En outre, Mustapha connaissait le jeune le plus violent et a pu le calmer plus facilement », résume-t-il. Quant à la dernière question posée à la fin de l'étude de cas, « De quels outils de formation pourriez-vous avoir besoin ? », elle est symptomatique de la volonté des régies de quartier de mettre sur pied une formation qui parte des besoins ressentis par les correspondants de nuit sur le terrain, plutôt que de présupposés théoriques. « Ce que nous avons voulu éviter, explique André Coquart, c'est qu'un organisme de formation nous propose ex cathedra dix modules de formation sur lesquels seulement deux soient adaptés aux besoins des correspondants de nuit. »

La médiation avant tout

Parce que ce métier n'existait pas il y a encore trois ou quatre ans, l'idée d'imposer une formation préconçue paraissait vouée à l'échec. C'est ce qui s'est passé, au début, à la régie de quartier Villeneuve-Village olympique à Grenoble, avec les douze correspondants de parking qui ont commencé à travailler en janvier 1998. La tâche qui les attendait sur le parking fait, en effet, moins appel à un métier de surveillance que de médiation - aider les personnes âgées à prendre l'ascenseur, les mères de famille à porter leurs paquets, ou encore assurer une présence aux heures creuses. « Or, ils ont été formés pendant trois mois par une structure labellisée, qui a proposé une formation d'agent de surveillance et de sécurité, raconte Vincent Manuguerra, directeur de la régie. Nous avons essayé d'y mettre de la médiation, mais l'apport a été faible sur ce point. Par conséquent, ils ont, maintenant, un peu de mal à se repositionner. » Le directeur de la régie prévoit de leur proposer une nouvelle formation, plus adaptée, basée justement sur la médiation (communication, gestion des relations et gestion des conflits) ainsi que sur l'éthique professionnelle (« savoir-être »).

La régie de quartier de Grenoble a tiré la leçon d'emblée pour les quatre correspondants de nuit embauchés onze mois plus tard, qui ont suivi une formation plus courte (de quinze jours) en relation directe avec les situations de travail : rencontres avec des associations de prévention, un procureur de la République, le Samu, les pompiers, les représentants des bailleurs sociaux et des services sociaux. Ces efforts, déployés pour ajuster les réponses en matière de formation aux besoins des hommes de proximité, vont dans le sens d'une démarche plus large qui est celle de la professionnalisation, objectif visé par le CNLRQ et Bertrand Schwartz. Professionnalisation qui passe par la création d'une qualification reconnue nationalement, comme l'espèrent les acteurs des régies de quartier. Ce qui ne veut pas dire pour autant que les correspondants s'imaginent passer leur vie à exercer ce métier. « Mon objectif est d'ouvrir une auto-école, précise Mustapha, un diplôme en médiation sociale me sera toujours utile, c'est une preuve de mes capacités en matière de dialogue et d'apprentissage. »

 Carine Fouteau

La formation, au cœur de la culture des régies de quartier
Les régies de quartier n'ont pas attendu les correspondants de nuit pour placer la formation au centre de leurs préoccupations. Au premier rang, les « rencontres acteurs », qui visent à « diffuser une culture commune, de solidarité et de lien entre des personnes qui sont considérées comme exclues et qui n'ont pas la parole politiquement », explique Claire Bousquet, directrice de développement du comité national de liaison des régies de quartier (CNLRQ). L'objectif est moins le transfert d'un savoir-faire ou d'une technique, sanctionné par une qualification, qu'un apprentissage de la citoyenneté. Ces rencontres sont organisées à destination des salariés et de tous les bénévoles (habitants, représentants des bailleurs sociaux et des services municipaux) sur trois week-ends, dans des régies de quartier différentes, afin de donner l'occasion aux participants de voyager et de se rencontrer. Elles sont, en outre, l'occasion de mieux comprendre le fonctionnement des régies et les moyens pour s'y impliquer. À Dreux, sur deux ans, vingt et un salariés sur quarante-huit y ont participé. « L'objectif est de mettre de la distance par rapport à nos actions sur le terrain, affirme André Coquart. On y apprend ce que veut dire être militant, à quoi correspond le secteur de l'économie solidaire. » Parallèlement, les salariés des régies ont accès à une formation individuelle qui correspond à un projet personnel : l'un des hommes de proximité de Dreux termine une formation son-vidéo et son du spectacle, un autre fait une formation de magasinier-cariste, un autre encore projette de passer un brevet pour être moniteur d'auto-école. Enfin, des formations sont proposées aux secrétaires, aux encadrants techniques et aux nouveaux directeurs des régies de quartier. Comme l'indique Claire Bousquet, pour ce type de formations, « l'accent est davantage mis sur l'accompagnement des salariés que sur la qualification ».

Une méthode expérimentale pour professionnaliser
Le CNLRQ a fait appel à Bertrand Schwartz pour construire une formation professionnelle adaptée au nouveau métier de correspondant de nuit. L'expérimentation a débuté le 3 mai, lorsque ce dernier a présenté sa méthode d'étude de cas et d'automédiatisation (présentation d'une situation de travail sous forme vidéo) à une quinzaine de correspondants de nuit et de proximité représentant les huit régies de quartier impliquées dans l'expérience. Objectif : préparer la journée du 22 juin qui doit réunir l'ensemble des correspondants de nuit, de parking et de proximité, qui présenteront, par petits groupes, leur travail au sein de leur quartier, par le biais de dossiers, d'enquêtes de satisfaction, de panneaux, de photos ou encore de scènes de théâtre. Des besoins en matière de formation seront alors dégagés et, de septembre 1999 à la fin 2000, seront organisées des journées de formation sur les thèmes choisis.
Pour l'instant, l'expérience étant nouvelle, beaucoup de correspondants de nuit sont encore incapables de déterminer ce qui leur manque en matière de formation. Mais certains ont déjà bien compris que cette méthode cherche à faire des allers-retours entre pratique et théorie pour leur apporter un savoir-faire transférable : « Si l'on veut créer un vrai métier, résume Hocine, il faut qu'il y ait une formation adéquate. »



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