Comment éviter un "scandale des fibres céramiques réfractaires"
Attention, un scandale peut en cacher un autre! Les fibres céramiques réfractaires (FCR) sont utilisées en lieu et place de l'amiante, interdit depuis le 1er janvier 1997. Or ces matériaux, classés cancérogènes de catégorie 2 par l'Union européenne, provoquent les mêmes atteintes, à savoir des fibroses et cancers du poumon et de la plèvre. Faudra-t-il attendre le décès de milliers de travailleurs pour que les mesures de protection définies par le décret CMR soient appliquées? Tour d'horizon des études sur les expositions aux FCR, d'après une note scientifique d'Henri Pezerat (1) révélant l'urgence de la prévention.
C'est le principe des vases communi cants: avec le déclin de l'usage de l'amiante à partir des années 1970, puis son interdiction au 1er janvier 1997, l'uti lisation des fibres céramiques réfractaires (FCR) s'est développée. Mal heureusement, les conséquences pour la santé de ces deux types d'exposition sont les mêmes, à savoir des atteintes d'une particu lière gravité: fibroses et cancers du poumon et de la plèvre.
On pourrait donc s'attendre, dans une logique de santé publique, à ce que les pouvoirs publics et les entreprises prennent des dispositions pour restreindre l'emploi de ces fibres et réduire les ni veaux d'exposition.
Il n'en est rien. Sachant que les FCR sont classées par l'Union européenne comme cancérogènes de catégorie 2 (cancérogènes avérés pour l'animal et suspectés pour l'homme), on ne peut que déplorer que les textes réglementaires censés protéger la santé des salariés concernés ne soient pas appliqués. Et, comme si le scan dale de l'amiante n'avait pas servi de leçon, on retrouve les mêmes ferments d'une catas trophe annoncée, à commencer par la position des industriels, qui minimisent la dangerosité du matériau.
L'amiante a bon dos…
Les connaissances scientifiques sur les conséquences de l'exposition aux FCR devraient pourtant être analysées avec beaucoup d'attention et de précaution. S'agissant des données épidémiologiques, deux éléments majeurs sont à prendre en compte:
- d'une part, l'exposition aux FCR concerne, en général, des populations ouvrières qui ont précédemment été exposées à l'amiante. Cet argument est souvent mis en avant par les industriels des fibres céramiques pour semer le doute et prôner l'attentisme en matière de mesures de prévention. En effet, leur stratégie consiste à attribuer au seul ma tériau amianté la responsabilité des liens statistiques observés avec les pathologies pulmonaires ou pleurales. Il serait plus sérieux de poser l'hypothèse inverse et de considérer que l'exposition à l'amiante sert d'écran, dissimulant le rôle des fibres céramiques réfractaires dans la survenue des fibroses et des cancers;
- d'autre part, il existe un temps de latence souvent long entre l'exposition aux FCR et l'apparition de pathologies comme les fibroses et a fortiori comme le cancer.
Une étude européenne contestable
Les enquêtes menées en Europe parmi les travailleurs de six usines de production de FCR se résument pour l'essentiel à une publication d'ordre épidémiologique (2). Or cette étude, financée par l'industrie, est hautement critiquable, car elle n'a précisément pas le recul nécessaire pour tenir compte des temps de latence de plus de trente ans des fibroses pleuro-pulmo naires et des cancers provoqués par les niveaux d'exposition annoncés, relativement faibles par rapport aux anciennes expositions à l'amian te.
En effet, pour les fibres minérales, le temps de latence de ces pathologies est fonction à la fois des propriétés toxiques intrinsè ques du matériau et du niveau cumulé d'exposition. Les mésothéliomes ne peuvent être attendus que quarante ans en moyenne après le début de l'exposition. Quant aux fibroses pleurales et pulmonaires et aux cancers du poumon, pour ces niveaux d'exposition, les temps de latence moyens dans le cas de l'amian te se si tuent plus près de trente-cinq ans que de vingt ans.
Dans l'étude européenne, on ne recense que 21 personnes ayant une exposition aux FCR remontant à plus de vingt ans, tout en n'ayant pas été exposées à l'amiante. Deux d'entre elles avaient des plaques pleurales. Aussi, le très faible nom bre de travailleurs ayant une ancienneté compatible avec le temps de latence, auquel s'ajoutent la qualité médiocre d'une partie des radiographies et l'absence de recours au scanner, conduit à ju ger l'enquête comme une étude alibi, utilisée depuis par les producteurs pour tenter d'innocenter les FCR.
Aux Etats-Unis, en revanche, les enquêtes sur les populations exposées ont révélé des atteintes par fibrose pleurale, identiques à celles provoquées par l'amiante, et une augmentation nette des altérations de la fonction respiratoire par rapport à une population témoin.
Des données animales sans ambiguïté
Globalement, depuis environ quinze ans, les données animales sont incontournables. Dans les études en inhalation sur le ham ster, ni le groupe contrôle ni le groupe exposé à l'amiante ne présentaient, en fin de vie, de cancers du poumon ou de la plèvre. En revanche, 42% des animaux exposés aux FCR étaient atteints de mésothéliome. La fibrose pulmonaire, identique à l'asbestose, apparaissait au bout de neuf mois.
Dans les études menées sur les rats (3), on observait que respectivement 13% et 15,7% des animaux de deux groupes exposés chacun à une FCR classique étaient atteints de cancer du poumon, contre 18,5% dans le groupe exposé au chrysotile (amiante) et 1,5% seulement dans un groupe témoin. Dans chacun des groupes, sauf celui exposé au chrysotile, il apparaissait quel ques mésothéliomes.
Les données sont donc sans am biguïté sur plusieurs espèces animales. Les fibres céramiques entraînent, à l'égal de l'amiante, des fibroses pulmonaires, des cancers du poumon et des mésothéliomes. Ce qui signifie qu'il y aura, un jour prochain, mise en évi dence de ces pathologies dans les populations les plus exposées. En effet, il n'y a pas d'exemple historique où de tels effets sur plusieurs espèces animales n'ont pas été retrouvés chez les humains exposés aux mêmes produits.
Imposer la substitution des FCR
Les FCR étant classées cancérogènes, leur emploi doit répondre aux règles contraignantes pro pres aux produits dits "CMR" (cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques), énoncées dans le décret du 1er février 2001. Or, si l'on se base sur l'étude réalisée en 2003 par l'INRS (4), qui décrit les conditions d'exposition dans les entreprises utilisant les FCR, on mesure le fossé existant entre ce qui est prévu par les textes pour protéger la santé des salariés et la réalité.
La substitution des FCR par des matériaux nettement moins dangereux est la première des mesures prévues par le décret CMR à faire appliquer. Il est absolument indispensable de faire cesser l'utilisation banalisée des FCR pour des isolations thermiques à basse ou moyenne température.
Au-delà de 800 °C, température extrême pour certaines laines minérales classiques, il y a recours possible à des laines d'isolation haute température (5), beaucoup moins dangereuses que les FCR, car nettement plus solubles en milieu biologique. Ces laines peuvent résister jusqu'à 1 100 ou 1250 °C. Elles sont disponibles dans la même présentation que les FCR. Certes, elles sont plus chères, mais cette considération n'a pas à être retenue, le texte précisant bien que la substitution s'impose dès lors qu'elle est techniquement possible.
Pour les températures de 1200 à 1400 °C, il n'y a - à notre connaissance - que le recours possible aux FCR-zircone, en attendant qu'une politique réellement incitative à la prévention oblige les industriels à rechercher des fibres moins dangereuses ou des techniques n'ayant pas recours aux fi bres. La Cram de Nord-Picardie conseille, dans la mesure du possible, le remplacement des FCR par des bétons réfractaires. De même, l'étude de l'INRS citée plus haut suggère "le recours à des fours maçonnés à double paroi, au lieu d'un revêtement intérieur en FCR".
De 15 000 à 20 000 travailleurs exposés aux FCR
Les fibres céramiques réfractaires (FCR) sont des fibres minérales, amorphes, à base de silice et d'alumine, qui sont conçues pour résister aux tempéra tures de 800 °C à 1200 °C. Avec addition de zircone dans la composition initiale, les fibres peuvent supporter des températures proches de 1400 °C.
La production a commencé en Europe à la fin des années 1960, mais l'essor de ces matériaux est lié à un recul de l'utilisation de l'amiante, au-delà de 1975. En France, deux firmes, Unifrax (anciennement Saint-Gobain) et Thermal Ceramic, occupent le marché et commercialisent de multiples produits: feutres, tissus, nappes, plaques, etc.
Les fibres ont de 1 à 3 microns de diamètre et peuvent être inhalées. Elles sont toujours accompagnées d'une proportion relativement importante de particules non fibreuses. A très haute température, il se produit une cristallisation lente du matériau, avec apparition de mullite et d'une variété de silice cristalline, la cristobalite. Le matériau devient friable.
Selon une évaluation de l'INRS (1), de 15000 à 20000 personnes sont exposées aux FCR en France, principalement dans les secteurs industriels impliquant le recours à de hautes températures: sidérurgie, fonderie, etc. Quand ils sont découpés ou usinés, les nappes, pièces et matériaux divers libèrent aisément des fibres aux postes de travail, d'où les résultats inquiétants relevés par l'INRS: 44% des 869 mesures effectuées dépassent la valeur limite de moyenne d'exposition (0,6fibre/cm3 d'air), dont 20% atteignant un niveau supérieur à 2fi bres/cm3.
(1) "Exposition professionnelle aux fibres céramiques réfractaires", Cahiers de notes documentaires, n° 191, 2e trim. 2003, INRS. Réf.: ND 2189.
Enfin, dans les rares cas où la substitution n'est pas possible, la réglementation prévoit un ensemble de mesures qui devrait accompagner l'usage des FCR, comme l'aspiration des poussières à la source, le recours systématique au travail mouillé, l'utilisation de masques de type P3 et de vêtements de protection jetables.
Abaisser la valeur limite d'exposition
Au-delà de la nécessité d'une application plus rigoureuse de la réglementation - ce qui supposerait un net renforcement des contrôles et des sanctions -, il revient aux pouvoirs publics de durcir les mesures de prévention existantes. Tout indique que les dis positions individuelles et collectives (repérage, confinement, protections individuelles, suivi mé dical, gestion des déchets) concernant les FCR devraient être alignées sur celles concernant l'amiante. A commencer par la va leur limite de moyenne d'exposition (VME) actuelle de 0,6 fi bre/cm3 d'air sur 8 heures. Elle n'a qu'une valeur indi cative et ne repose sur aucune base scientifique. Comme pour l'amian te, cette VME doit devenir réglementaire et passer à 0,1 fi bre/cm3 sur 1 heure. De même, il conviendrait dès maintenant d'envisager l'élargissement des tableaux de maladies professionnelles 30 et 30 bis aux FCR.
(1) Toxicologue, directeur de recherche honoraire au CNRS.
(2) "Etude épidémiologique de la santé respiratoire des travailleurs de l'industrie européenne des fibres céramiques ré fractaires", Cahiers de notes documentaires, n° 193, 4e trimestre 2003, INRS.
(3) Bunn et coll., JOM, 35, 2.
(4) "Exposition professionnelle aux fi bres céramiques réfractaires", Cahiers de notes documentaires, n° 191, 2e trimes tre 2003, INRS. Réf.: ND 2189.
(5) Par exemple, Carbowool chez Unifrax, Superwool 607 (1050 °C) et 612 (1250 °C) chez Thermal Ceramics.
Notes
(1) Toxicologue, directeur de recherche honoraire au CNRS.
(2) "Etude épidémiologique de la santé respiratoire des travailleurs de l'industrie européenne des fibres céramiques ré fractaires", Cahiers de notes documentaires, n° 193, 4e trimestre 2003, INRS.
(3) Bunn et coll., JOM, 35, 2.
(4) "Exposition professionnelle aux fi bres céramiques réfractaires", Cahiers de notes documentaires, n° 191, 2e trimes tre 2003, INRS. Réf.: ND 2189.
(5) Par exemple, Carbowool chez Unifrax, Superwool 607 (1050 °C) et 612 (1250 °C) chez Thermal Ceramics.
© Alternatives Economiques. Toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle des pages publiées sur ce site à des fins professionnelles ou commerciales est soumise à l’autorisation d'Alternatives Economiques (Tel : (33) 03 80 48 10 25 - abonnements@alternatives-economiques.fr ). En cas de reprise à des fins strictement privées et non commerciales merci de bien vouloir mentionner la source, faire figurer notre logo et établir un lien actif vers notre site internet www.alternatives-economiques.fr.
