Pesticides : menace sur les agriculteurs !

Isabelle Mahiou | Santé & Travail n° 059 - juillet 2007
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Pénibilité : ne plus s'user à la tâche

Un risque deux fois plus élevé d'avoir une tumeur au cerveau, des combinaisons qui ne protègent pas assez, des contaminations importantes… "Santé & Travail" tire la sonnette d'alarme sur les expositions aux pesticides en milieu agricole.

Depuis près de dix ans, Monique Lamy se bat pour faire reconnaître le caractère professionnel de la maladie de son mari. Ce salarié de la Coopérative agricole lorraine, décédé en 1999, s'était vu diagnostiquer trois ans avant une sclérose latérale amyotrophique, une maladie neurodégénérative qui touche la commande moteur des muscles. "Conseiller agricole, il était appelé à faire des essais avec de multiples produits, et à l'époque, on ne se protégeait pas, raconte sa femme, intégrée dans un réseau de victimes. Pour les comités régionaux de reconnaissance des maladies professionnelles et les tribunaux, il y a une forte probabilité que les pesticides soient en cause, mais pas de preuves certaines." Depuis le cas de Sylvain Médard en 1999, le premier du genre, plusieurs agriculteurs ont néanmoins obtenu gain de cause.

Des données limitées mais concordantes

"Le grand nombre de substances actives (900) et de produits commercialisés (10 000), la diversité des activités, contextes et pratiques, et les expositions multiples du secteur agricole (fuels, solvants, soleil, virus animaux…) compliquent la réalisation d'études épidémiologiques et leur interprétation", explique la Dre Isabelle Baldi. Les données proviennent surtout d'études nord-américaines et scandinaves. Mais certaines études françaises conduisent aux mêmes constats.

C'est le cas pour les cancers avec l'étude de cohorte EPI95 du Groupe régional d'études sur le cancer (Grecan) de Caen ou l'étude cas-témoins Cerephy du Laboratoire santé, travail, environnement (LSTE) de Bordeaux 2. C'est aussi le cas pour les affections neurodégénératives. Des études cas-témoins (Phytopark, Terre…) ont des résultats concordants sur un risque deux fois plus élevé d'avoir la maladie de Parkinson chez les personnes exposées, d'autres études pointant la survenue de troubles neurocomportementaux ou l'altération des fonctionnements cognitifs. Enfin, les effets suspectés en matière de fertilité ou de malformations génitales s'appuient sur des données biologiques.

Sur les cancers, il faudra attendre 2009 pour avoir les premiers résultats d'une étude épidémiologique d'envergure, le suivi de la cohorte Agrican (près de 200 000 personnes sur douze départements), impliquant le Grecan, le LSTE et la Mutualité sociale agricole (MSA). Par ailleurs, afin de construire une matrice activités-expositions, l'étude Pestimat répertorie les produits utilisés depuis les années 1950 en croisant trois types de sources: réglementation, préconisations, calendriers des utilisateurs.

Multiples cancers

Des études scientifiques font aujourd'hui clairement le lien entre l'exposition à des produits phytosanitaires et certaines maladies (voir encadré ci-contre). On sait ainsi que si la mortalité par cancer des agriculteurs est globalement inférieure à celle de la population générale, elle est supérieure pour certains cancers: prostate, cerveau, sang, peau, lèvres, estomac. Une étude menée en Gironde et publiée récemment dans une revue scientifique (1) met en évidence qu'il y a 2,2 fois plus de risque de développer une tumeur cérébrale pour les personnes les plus exposées aux pesticides. En matière de pathologies neurologiques, "les données sur la maladie de Parkinson sont plutôt solides: les agriculteurs présentent deux fois plus de risque d'être atteints et les modèles développés sur l'animal avec certains produits comme le paraquat, un herbicide, ou la roténone, un insecticide, sont concluants", résume la Dre Isabelle Baldi, du Laboratoire santé, travail, environnement de l'université Bordeaux 2. Mais "on manque d'informations sur les niveaux réels d'exposition des agriculteurs", poursuit-elle.

Une lacune que son laboratoire cherche à combler avec Pestexpo. Cette étude porte sur l'observation de l'utilisation des pesticides par des viticulteurs girondins et la mesure de leur contamination externe. Elle est menée en parallèle par le Groupe régional d'études sur le cancer (Grecan) de Caen, sur des cultures céréalières dans le Calvados. Et les premiers résultats, publiés en 2006 (2), sont inquiétants. Ils montrent tout d'abord que les gens reçoivent sur la peau des doses très variables mais significatives de produit et qu'il y a également pénétration dans l'organisme. Ils confirment aussi que la contamination se produit à 99% par la voie cutanée, contre 1% pour la voie respiratoire, considérée à tort comme le canal principal et la priorité en matière de protection.

Protection aléatoire

Prudente, Isabelle Baldi explique qu'"on ne peut conclure sur une corrélation entre l'exposition et le risque pour la santé, car on ne connaît pas la relation dose-effet. Néanmoins, il y a un potentiel de contamination et une suspicion tels qu'il faut préconiser la prévention". Plus que jamais, le principe de précaution doit s'appliquer, ainsi que les principes généraux de prévention, qui imposent de remplacer les produits toxiques par des produits qui ne le sont pas ou qui le sont moins. Cette mesure est d'autant plus cruciale que, second constat de l'étude, la protection individuelle ne semble pas l'élément le plus déterminant dans le niveau d'exposition. En particulier, le port d'une combinaison n'évite pas totalement la contamination. Dans la phase d'application du traitement dans les vignes et la phase ultérieure de nettoyage du matériel, les personnes "protégées" sont même globalement davantage contaminées que celles qui ne le sont pas!

Ce phénomène met en évidence toute la complexité de la protection. Déjà, "on n'est pas exposé de la même façon quand on prépare le produit ou quand on l'applique, ni selon que l'on pulvérise du blé ou des arbres fruitiers, avec des rampes de grande culture ou un pulvérisateur à dos", rappelle Magalie Cathala, ingénieure-conseil en prévention des risques professionnels à la caisse centrale de la Mutualité sociale agricole (MSA), organisme de Sécurité sociale et de prévention du secteur. Par exemple, lors du remplissage des cuves de pulvérisateurs tractés, les viticulteurs sont amenés à monter sur la roue et à se coller contre la paroi de la cuve, alors que la surface peut être souillée. "Ce maintien prolongé pourrait expliquer certaines contaminations", indiquent Isabelle Baldi et Alain Garrigou, enseignant-chercheur au département hygiène et sécurité de l'IUT de Bordeaux 1, dans une note envoyée aux autorités sanitaires (voir article page 9). Et les mêmes de préciser que, lors du nettoyage du matériel après traitement, "la pression des jets d'eau et le ruissellement pourraient favoriser la migration des produits accumulés vers l'intérieur de la combinaison".

Effets pervers

Les équipements de protection individuels ou EPI peuvent eux-mêmes être précontaminés, parce que mal entretenus, mal stockés ou dans un lieu peu nettoyé… Voire utilisés au-delà de la durée prescrite. "On n'a pas une culture du jetable en agriculture, on réutilise", observe Alain Garrigou. Ce phénomène de précontamination est d'autant plus dommageable que le port d'un EPI a aussi un effet pervers: "L'utilisateur qui se sent protégé a tendance à prendre moins de précautions", poursuit le chercheur.

Les EPI peuvent également gêner l'accomplissement des tâches. Les efforts, l'exposition à la chaleur rendent par exemple les combinaisons de type 3, plus protectrices que celles de type 4, quasiment importables, avec des risques de syncope ou de malaise cardiaque. La pénibilité représentée par le port des EPI peut d'ailleurs amener les agriculteurs "à faire des compromis entre limiter cette pénibilité, en particulier liée au confort thermique, et se protéger", préviennent Isabelle Baldi et Alain Garrigou. D'autant plus que leur perception du risque - "on ne sent rien sur la peau" - les conduit à sous-estimer la contamination cutanée. Une meilleure adaptation des EPI à la réalité des situations de travail semble donc indispensable. Alain Garrigou plaide ainsi pour des "équipements de protection élaborés à partir d'une évaluation du risque spécifique, et qui allient confort, protection et résistance".

Néanmoins, la protection des utilisateurs ne se réduit pas au port d'un EPI. Elle nécessite une démarche globale. Il faut "choisir les produits qui présentent les délais de réentrée les plus courts [sur le terrain traité, NDLR], les moins toxiques; les utiliser au meilleur moment; et organiser le travail en conséquence", préconise Serge Labat, directeur technique de l'union de coopératives Univitis et responsable du domaine viticole des Vergnes (Gironde). Un domaine "modèle", labellisé "agriculture raisonnée". "Il faut définir les moments les plus à risque, réfléchir à l'organisation plutôt qu'à l'EPI, donner des réflexes et des procédures, pour réduire le risque au maximum", poursuit Serge Labat. Exemple: pour préparer la bouillie de produit, verser délicatement la poudre dans l'eau afin d'éviter un nuage de phytosanitaire concentré. "L'existence de ces savoir-faire de prudence peut limiter fortement la contamination directe et indirecte", estime Alain Garrigou.

Limiter les incidents

L'organisation des espaces de stockage, de préparation des produits et de lavage du matériel ainsi que l'entretien de ce dernier sont essentiels pour limiter les incidents propices à contamination. Le plus fréquent en cours de traitement demeure le bouchage des buses par lesquelles sort le produit pulvérisé. Cela oblige l'agriculteur à intervenir en plein champ; si bien que, s'il est dans une cabine fermée, il doit en sortir, sans combinaison, et souvent travailler sans gants en raison de la minutie nécessaire à sa tâche!

Compte tenu de la dangerosité des pesticides et des inconnues qui pèsent sur leurs matières actives (seulement une soixantaine ont été évaluées par le Centre international de recherche sur le cancer: 1 comme cancérogène certain, 2 comme cancérogènes probables, 18 comme possibles et 40 inclassables), la plus grande prudence est indispensable. Vu les expositions que subissent les agriculteurs, l'enjeu n'est pas mince. Le pire étant de se croire protégé quand il n'en est rien.

Alerte aux combinaisons

Isabelle Mahiou

Deux chercheurs bordelais en santé au travail, Alain Garrigou et Isabelle Baldi, ont alerté les autorités sanitaires en avril dernier sur le manque d'efficacité de combinaisons recommandées par les institutionnels de la prévention pour se protéger des produits phytosanitaires.

Des tests, réalisés par un laboratoire agréé, ont révélé que, pour toute la gamme d'herbicides d'un grand laboratoire, du produit pur déposé sur le tissu des combinaisons passait au travers en une minute. Sous forme diluée, la perméation se faisait en moins de dix minutes. Pourtant, ces combinaisons de type 4 (étanches aux pulvérisations) répondent aux normes.

Malentendu. Recommandés pour l'agriculture, ces équipements de protection ont en fait été conçus pour l'industrie: la niche du marché agricole (4%) serait en effet trop petite pour que les industriels développent des modèles spécifiques à ce milieu. Et il semble que les fabricants ne les testent pas avec des produits phytosanitaires. "Il y a un malentendu sur la norme et son contenu. La norme donne une liste indicative de produits tests, où n'apparaissent pas de pesticides. Or aucun matériau ne résiste contre tous les produits", explique Philippe Dubuc, contrôleur à l'inspection du travail du Var et spécialiste du risque chimique.

Autre problème: du côté des producteurs de pesticides, les fiches de données de sécurité donnent peu d'indications sur les équipements de protection individuels (EPI) à utiliser. Par exemple, celle établie pour un fongicide contenant du folpel, classé nocif, indique au paragraphe ad hoc: "Porter un vêtement de protection." Sans autre précision. "C'est un manquement grave passible de sanctions, accuse Philippe Dubuc. Ni les fabricants d'EPI ni les producteurs de pesticides ne produisent une information loyale."

Difficile alors pour l'utilisateur de s'y retrouver. "Ce n'est pas à lui qu'il revient de développer une expertise pour décrypter les notices", reconnaît Patricia Le Frious, chargée d'études sur les EPI à la direction générale du Travail, qui plaide pour une remise à plat concertée de la manière de concevoir les combinaisons et de les tester.

A la Mutualité sociale agricole (MSA), responsable de la prévention, le Dr Jean-Louis Dupupet, médecin conseiller en charge du risque chimique, se dit "interpellé" par cette alerte, mais reste prudent: "On est dans le questionnement pour le moment: il faut vérifier, faire des contrôles, mais il va y avoir un travail avec les ministères, les organismes de recherche…"

(1) "Brain Tumors and Exposure to Pesticides: a Case-Control Study in Southwestern France", par Dorothée Provost et al., Occupational and Environmental Medecine, mai 2007.

(2) "Pesticide Contamination of Workers in Vineyards in France", par Isabelle Baldi et al., Journal of Exposure Analysis and Environmental Epidemiology, mars 2006.

Isabelle Mahiou | Santé & Travail n° 059 - juillet 2007
 Notes

(1) "Brain Tumors and Exposure to Pesticides: a Case-Control Study in Southwestern France", par Dorothée Provost et al., Occupational and Environmental Medecine, mai 2007.

(2) "Pesticide Contamination of Workers in Vineyards in France", par Isabelle Baldi et al., Journal of Exposure Analysis and Environmental Epidemiology, mars 2006.

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