Procès AZF : Total, ou l'art de brouiller les pistes

Elsa Fayner | Article Web - 06 juillet 2009
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Au fil des quatre mois d'audience du procès AZF, les avocats du groupe Total se sont employés à détruire les hypothèses de l'accusation et des victimes de la catastrophe. Sans fournir pour autant de scénario plausible. Délibéré le 19 novembre.

Le procès AZF s'est terminé le 30 juin, après quatre mois d'audience. La salle de tribunal, délocalisée en périphérie de Toulouse pour accueillir les 200 témoins, la trentaine d'experts, les parties civiles – près de 2 000 sont constituées –, leurs avocats et le public, va fermer. Les 109 tomes du dossier d'instruction vont suivre les magistrats.

Pour rappel, les résultats des six ans d'instruction s'orientent vers l'hypothèse accidentelle : deux produits incompatibles, dont un explosif, seraient entrés en contact dans le bâtiment 221, où a eu lieu l'explosion. Les produits chlorés, qui servent à la désinfection des piscines, n'auraient jamais dû croiser les nitrates fabriqués à l'autre bout de l'usine, qui entrent dans la composition des engrais. Un employé de la sous-traitance aurait involontairement effectué la manipulation fatale.

C'est la thèse de l'accusation. Une thèse contestée par les prévenus : la société Grande Paroisse, propriétaire de l'usine AZF, son ex-directeur Serge Biechlin, la société Total, qui est la maison mère, et son ancien PDG Thierry Desmarest.

Un stratégie surprenante

Le procès avait commencé dans une atmosphère émue, mais sereine. Il devait enfin faire la lumière sur les causes de la catastrophe, huit ans après les faits, les 31 morts, les 20 800 blessés, les 30 000 logements sinistrés, les hôpitaux, les écoles, les entreprises et les commerces endommagés.

« La défense a entrepris de démonter une par une les certitudes établies par les experts judiciaires, systématiquement, résume Me Sylvie Topaloff, qui a défendu au procès la confédération CGT, sa Fédération des industries chimiques ainsi que des victimes. Les experts avaient prouvé qu'une seule explosion avait eu lieu ? La défense a fait venir un expert international pour établir le contraire. Le lendemain, le tribunal étudiait le rapport des experts établissant un autre point ? La défense le démontait également. » Et peu importe que cela soit en contradiction avec le fait qu'il y ait eu deux explosions, par exemple.

Le collège des experts« n'émet pas son avis en concertation, note Me Alain Levy, avocat d'une trentaine de parties civiles. Total, sur un point bien précis, fait témoigner un expert bien précis, lui communiquant seulement les éléments qu'il décide de lui communiquer. Ainsi, l'expert répond dans ce cadre, sur des bribes du dossier. Et l'expert suivant répond sur son point à lui, sans vision globale des faits. »

La défense a démoli chaque possibilité, sans chercher à fournir d'explication cohérente. « Elle se contente de dire qu'elle ne sait pas ce qui s'est passé, constate Me Topaloff. Ça lui donne beaucoup de force. » C'est effectivement un droit dont la défense dispose. « Dans notre système judiciaire, c'est à l'accusation d'avancer une thèse plausible, explique Me Stella Bisseuil, qui défend l'Association des familles endeuillées. La défense, elle, peut démonter tous les points d'accusation, sans être obligée de fournir son scénario. C'est une procédure protectrice du droit de la défense : même sans explication alternative, le tribunal doit alors relaxer les prévenus au bénéfice du doute. »

Est-ce à dire que le combat de l'accusation est perdu d'avance ? « Non, le juge peut se dire que c'est une véritable stratégie de saucissonner le dossier pour semer le doute et décider de condamner, poursuit Stella Bisseuil. La question est aussi de savoir comment le groupe Total assume une telle stratégie devant l'opinion publique, sans participer à l'œuvre de justice de manière cohérente. L'accident a coûté la vie à 31 personnes… Tous les voisins de sites industriels que possèdent Total sont aussi en droit de demander ce qui a vraiment causé l'accident, et ce qu'ils risquent. Si Total n'a pas d'explication à fournir, au moins pourrait-il adopter un profil plus bas, moins offensif, une attitude plus responsable. »Autrement dit : tous les moyens sont-ils bons quand on s'appelle Total ?

Les témoins se rétractent

Si le but était de semer la zizanie, en tout cas, c'est réussi. A quel expert se vouer ? Telle est devenue la question. D'autant plus que les témoins, auditionnés après les faits, se sont mis à tempérer leurs propos. « Pour que le mélange des deux produits incompatibles ait explosé, il faut que le bâtiment 221 ait été humide, rappelle par exemple Me Topaloff. Dans les premiers temps des investigations de la police, la quasi-totalité des ouvriers entendus disaient que l'endroit était humide, parce qu'exposé plein est. Or, au procès, ils sont venus dire le contraire… »

Et Me Topaloff de citer le cas d'Alain Chantal, qui avait procédé à un inventaire des sacs dans le bâtiment 335, d'où seraient partis les deux produits incompatibles. « Le jour suivant la catastrophe, il a parlé de dix sacs de produits chlorés, à trois reprises, et à l'audience, sous serment, il a tout nié… » En revenant à sa place, dans la salle d'audience, il a été congratulé, pris dans les bras, par les membres de Mémoire et solidarité, remarque Me Stella Bisseuil, comme Me Topaloff. « Le réflexe défensif a été si fort, dès le début, que la direction n'a eu qu'à suivre », déplore Me Bisseuil, qui voyait dans ce procès une « occasion magistrale de mettre en cause des conditions de travail pathogènes et dangereuses ». Cela n'a pas été le cas.

« Le problème, c'est que seuls restent les témoignages humains, pour savoir dans quel état se trouvait le bâtiment 221, et quelles étaient les conditions de stockage des produits, reprend Sylvie Topaloff. Or, les témoins ont beau se rétracter et Total répéter que l'explosion était impossible, force est de constater que l'usine a quand même explosé… » Rendez-vous le 19 novembre.

Elsa Fayner | Article Web - 06 juillet 2009
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