Quand des chantiers d'insertion développent des actions de formation
Laurent Jeanneau
La lettre de l'insertion n° 001 - septembre 2008
Les chantiers d’insertion portés par l’association Accès-Réagis offrent à leurs salariés la possibilité de suivre une formation participative sur les savoirs de base. Un dispositif rare, tant les financements sont aléatoires.
La pièce a des faux airs de salle de classe. A première vue, tout y est : le tableau qui domine plusieurs rangées de tables, le professeur face à ses élèves qui se démène pour capter leur attention… On s'attendrait presque à entendre la sonnerie retentir, couverte par un brouhaha de chaises que l'on déplace à la va-vite. Sauf qu'ici les « élèves » sont des salariés de moins de 26 ans, liés par un contrat de travail à l'un des chantiers d'insertion portés par l'association Accès-Réagis, basée à Prinquiau en Loire-Atlantique.

Cette formation n'est pas qualifiante, dans le sens où elle n'a pas pour vocation l'apprentissage d'un métier. Il s'agit plutôt de travailler sur les comportements attendus en entreprise, de sensibiliser les salariés sur les notions de sécurité au travail, de leur apprendre à lire l'étiquette d'un produit dangereux, à décrypter un contrat de travail, etc. Autant de savoirs de base qui leur serviront partout. « Finalement, notre objectif consiste à modifier la représentation que les salariés peuvent avoir de la formation, à leur faire comprendre qu'elle pourra leur servir de manière concrète dans leur travail. Cela revient en quelque sorte à les former à la formation », explique Florence Caraby, qui coordonne ce dispositif baptisé Ergo form, pour « Ergonomie, formation au travail ».
Ergo form a été mis en place en 1999 par deux structures : Accès-Réagis, qui anime plusieurs chantiers d'insertion (environnement, maraîchage et recyclage des déchets bois) et une association intermédiaire (AI), et Inseretz, qui porte un chantier environnement, une AI et un service de location de deux-roues. « A l'époque, les formations étaient peu présentes dans la culture des chantiers d'insertion », souligne Jean-Pierre Caillon, directeur-adjoint d'Accès-Réagis. Aujourd'hui encore, bien qu'elles soient en théorie obligatoires dans le cadre d'un contrat d'avenir et recommandées dans le cadre d'un contrat d'accompagnement dans l'emploi, elles restent trop rares. En cause, l'absence de budget.
De fait, la complexité et la précarité des financements ne favorisent pas le développement de la formation dans les ateliers et chantiers d'insertion. « C'est une vraie galère, confirme Jean-Pierre Caillon. Notre situation est exceptionnelle. Ergo form n'existe que grâce à l'intelligence collective que nous avons su mobiliser sur ce territoire. » A l'origine, le projet a été porté par les quatre missions locales du bassin d'emploi de Saint-Nazaire. Confrontées à des jeunes en rupture profonde vis-à-vis du monde du travail, ces missions locales ont pris conscience que leur réinscription dans un parcours d'insertion sociale et professionnelle nécessitait de concilier mise en situation de travail et formation adaptée. Mais le contexte économique local ne favorise pas une inscription durable dans l'emploi. Au contraire, l'activité du bassin d'emploi de Saint-Nazaire est fortement cyclique. Le paysage industriel est en effet dominé par les Chantiers de l'Atlantique et Airbus, où l'intérim et la sous-traitance sont devenus la règle. Reste l'industrie touristique, elle aussi précaire car saisonnière. Difficile dans ces conditions de se projeter dans l'avenir. Pour prendre en charge leur public, les missions locales se sont donc tournées vers les acteurs locaux de l'insertion par l'activité économique, dont Accès-Réagis.
Pédagogie du jeu
Le choix est fait de créer un dispositif non qualifiant, qui croise les apprentissages de base et le développement personnel, afin de réconcilier les salariés en insertion avec le processus de formation. La philosophie est participative, interactive. Elle mêle des ateliers d'échanges - pour ne pas dire « cours » -, des activités sportives et une ouverture culturelle. Les encadrants, jusqu'ici focalisés sur la production des chantiers, sont invités à s'initier à la pédagogie du jeu.

Une fois le contenu de la formation déterminé, il reste à le financer. C'est-à-dire réunir 180 000 euros pour un dispositif qui touche 110 salariés par an. Un parcours du combattant qui prend des allures d'éternel recommencement. Initialement, le budget destiné à la formation était abondé conjointement par l'Etat et le conseil général de Loire-Atlantique. Le fonds d'insertion pour les jeunes (FIPJ) a ensuite rejoint ce montage financier, mais seulement pendant un an. En 2006, le conseil régional des Pays-de-la-Loire a également mis la main à la poche, à la condition expresse que le dispositif soit étendu à tous les publics, alors que jusqu'ici il était réservé au moins de 26 ans. A la journée de formation prévue chaque semaine pour les jeunes s'ajoute donc désormais une demi-journée hebdomadaire réservée aux « adultes », c'est-à-dire aux plus de 26 ans. En 2008, cependant, l'Etat s'est retiré du financement, obligeant l'équipe d'Ergo form à prendre contact avec un organisme paritaire collecteur agréé (Opca), chargé de collecter les contributions des entreprises à la formation professionnelle. « A chaque fois, nous sommes obligés de nous adapter aux exigences particulières de chaque financeur. Ils sont intéressés par notre action, mais il faut qu'elle rentre parfaitement dans leur case. On tombe dans le formalisme administratif, juridique et financier », regrette Florence Caraby.
La crainte d'un appel d'offres
Ainsi, les subventions du conseil régional sont sous régime dérogatoire. Ce qui n'est pas un gage de pérennité. La région, soucieuse de ne pas se mettre en porte-à-faux vis-à-vis de la Cour des comptes, souhaite développer ses actions de formation en passant par le marché, via des appels d'offres. Accès-Réagis préfèrerait, de son côté, passer une convention d'objectifs et de moyens. « Ce qui nous tient à cœur, c'est de préserver notre unité de lieu, d'équipe et d'action, précise Jean-Pierre Caillon, ce que ne garantirait pas un appel d'offres. Avec le marché, on deviendrait opérateur de la politique du conseil régional, on répondrait à une commande et l'on ne serait plus force de proposition. Cette logique crée des tensions, casse les solidarités entre acteurs de l'insertion, au risque de déposséder encore une fois les personnes en difficulté scolaire. »
Bon an mal an, Accès-Réagis a jusqu'ici réussi à faire entendre aux financeurs qu'il n'y avait pas une voie unique pour la formation, qu'il existait des alternatives à la seule qualification centrée sur un référentiel métier. Comment ? « En conjugant le professionnalisme des acteurs de terrain et la volonté politique de certaines collectivités », lance Jean-Pierre Caillon. Car si Ergo form a survécu aux aléas des différents montages financiers qui ont ponctué son existence, c'est parce que ce dispositif a bénéficié du soutien sans faille du conseil général et des missions locales.
Opérateur
Accès-Réagis, à La Moutonnière, 44260 Prinquiau, tél. : 02 40 56 64 12, courriel : ideal3@wanadoo.fr
Principe
En partenariat avec Inseretz, l'association Accès-Réagis a mis en place le dispositif de formation Ergo form. Celui-ci s'adresse à l'ensemble des salariés des chantiers d'insertion portés par les deux associations. Le contenu du dispositif étant de leur permettre d'acquérir les capacités et les comportements attendus en société et en situation de travail par la conjugaison de temps de travail et de temps de formation.
Laurent Jeanneau
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