Qui est exposé au Carbolac 12100 ?
Joëlle Maraschin
Santé & Travail n° 059 - juillet 2007
Lors de travaux de maintenance sur des tuyauteries protégées par un vernis toxique, des agents du service des eaux, à Rouen, ont été exposés à des fumées cancérogènes. Un risque insoupçonné qui concernerait des milliers de salariés…
Tout a commencé par deux cas de cancers de la vessie au service des eaux de Rouen, reconnus comme maladies professionnelles. Sollicité par le service hygiène et sécurité (HSE) de l'agglomération, le laboratoire de la caisse régionale d'assurance maladie (Cram) de Normandie a mené l'enquête, avec le médecin du travail du service des eaux. Leur objectif: identifier les expositions à risque. Des prélèvements d'atmosphère ont notamment été réalisés lors d'opérations de maintenance dans les chambres à vannes du réseau d'eau potable. Et là, surprise: il s'avère que ces travaux donnent lieu à des expositions massives à des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) cancérogènes.
Un concentré de benzo[a]pyrène
Les chambres à vannes sont des espaces confinés, souterrains, non ventilés, de quelques dizaines de mètres cubes, disposant d'une trappe d'accès comme seul orifice ouvert vers l'extérieur. Lors des opérations ponctuelles de maintenance effectuées dans ces chambres, les opérateurs effectuent des manipulations de tronçonnage, de soudage ou encore d'oxycoupage sur les tuyaux d'eau potable. Or, pendant ces interventions, les mesures de concentration atmosphérique en benzo[a]pyrène l'un des HAP les plus toxiques, ont montré des dépassements 1 000 fois supérieurs aux recommandations (1) de la Caisse nationale d'assurance maladie (Cnam-TS) et de l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS). Alors que la concentration de benzo[a]pyrène qu'il est conseillé de ne pas dépasser est de 150 ng/m3, les valeurs atmosphériques mesurées dans les chambres vont de 9 560 ng/m3 lors du tronçonnage à 22 800 ng/m3 lors du soudage, et à 157 000 ng/m3 lors de l'oxycoupage!
"Les tuyaux avaient en fait été enduits d'un vernis anticorrosion contenant du brai de houille. Les fumées générées par les interventions sur ces tuyaux représentent un risque avéré d'exposition aux HAP", précise Daniel Leroy, contrôleur de sécurité de la Cram Normandie, qui a effectué les prélèvements. Une deuxième série de mesures, réalisée cette fois-ci en atelier, a montré également des dépassements de la valeur recommandée, mais dans des proportions moindres, notamment pour les opérations de tronçonnage et d'oxycoupage. En revanche, l'enduction à froid d'une plaque avec le vernis incriminé ne génère pas d'HAP. Toutes les concentrations ont été mesurées hors des protections respiratoires mises à disposition des salariés.
Ces résultats ont été présentés en mars dernier, lors d'un colloque de l'INRS sur les cancers de la vessie. "Il s'agit d'un excellent travail sur le plan scientifique, commente Michel Héry, responsable du projet transversal cancers professionnels au sein de l'INRS. Pour la première fois, il est démontré que certains travaux de maintenance sur des tuyaux enduits d'un vernis à base de brai de houille peuvent générer des expositions massives aux HAP cancérogènes."
Dès que la Cram a communiqué ses premiers résultats au service HSE de l'agglomération, les salariés ont été dotés de masques à ventilation assistée en lieu et place des masques jetables FFP3 mis auparavant à leur disposition. La mesure de la teneur en benzo[a]pyrène sous ces casques à ventilation assistée a en effet montré que ceux-ci permettaient de ne pas dépasser la valeur limite recommandée. Sur les conseils de la Cram et du médecin du travail, l'agglomération assure avoir pris plusieurs mesures de précaution: port d'équipements de protection individuelle efficaces, abandon de la découpe par oxycoupage, recours à une ventilation mécanique des chambres à vannes au cas par cas… La rédaction de fiches d'exposition est en cours, et l'agglomération réfléchit à la mise en place d'un suivi médical des opérateurs avec dépistage des pathologies cancéreuses (radiographies pulmonaires, scanner, cytologie urinaire…).
Quelle évaluation du risque?
Cette affaire pose néanmoins la question de l'évaluation des risques. Le vernis à base de brai de houille mis en cause est le Carbolac 12100, commercialisé en France par l'entreprise BS Coatings. Le fabricant assure n'avoir jamais caché la toxicité de ce vernis dans les fiches de données de sécurité (FDS) transmises à ses clients. Le vernis aurait été utilisé à Rouen jusqu'en 2000. D'après Daniel Leroy, l'étiquetage du produit et la FDS incitent bien à prendre des précautions lors de l'utilisation. Santé & Travail s'est procuré ladite FDS. Celle-ci concerne surtout les conditions de pose de l'enduit. Elle ne mentionne pas les travaux réalisés lors des opérations de maintenance, mais pointe le risque de poussières et fumées nocives et la nécessité de porter des cagoules à adduction d'air dans "les endroits très empoussiérés". Une indication qui, après la pose de l'enduit, a été oubliée lors des travaux ultérieurs. "Lorsque l'origine d'un produit utilisé par le passé s'est perdue, plus personne ne s'inquiète des expositions professionnelles", regrette Daniel Leroy.
Le contrôleur sécurité de la Cram, soucieux de donner l'alerte sur les risques professionnels liés à la manipulation des conduites protégées par ce vernis, a pris contact avec les professionnels du monde de l'eau. "Je n'ai pas eu beaucoup de retours, on me dit que de telles interventions sur des tuyaux enduits sont exceptionnelles", précise-t-il. De son côté, le fabricant, BS Coatings, affirme que les tonnages commercialisés jusqu'en 2002 ont été "conséquents", la commercialisation du vernis ayant été définitivement stoppée en février 2007. "Dès lors que des salariés sont amenés à intervenir pour des opérations de maintenance sur des tuyauteries recouvertes d'un enduit anticorrosion, il convient de se poser la question de la nature de ce revêtement et d'agir en conséquence", prévient Daniel Leroy. Michel Héry, de l'INRS, estime de son côté que des centaines, voire des milliers d'opérateurs pourraient être concernés par ce risque. "On a traité pendant des années des tuyaux par des vernis protecteurs à base de brai de houille. Il est impératif aujourd'hui de tout faire pour protéger les opérateurs qui assurent la maintenance de ces réseaux", ajoute-t-il.
(1) Il n'existe pas en France de valeur limite réglementaire pour le benzo[a]pyrène, mais la Cram s'est basée sur la recommandation 278 de la Cnam-TS et la note technique ED 984 de l'INRS, lesquelles recommandent de ne pas dépasser 150 ng/m3 de benzo[a]pyrène.
Joëlle Maraschin
Santé & Travail n° 059 - juillet 2007
Notes
(1) Il n'existe pas en France de valeur limite réglementaire pour le benzo[a]pyrène, mais la Cram s'est basée sur la recommandation 278 de la Cnam-TS et la note technique ED 984 de l'INRS, lesquelles recommandent de ne pas dépasser 150 ng/m3 de benzo[a]pyrène.
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