Une école pour former les jeunes non-qualifiés



La lettre de l'insertion n° 119 - novembre 2005
2005-11
— novembre 2005 —

Chaque année, plus de 160 000 jeunes quittent le système scolaire français sans diplôme ou sans qualification et peuvent éprouver des difficultés à s'insérer durablement dans l'emploi (voir entretien ci-contre). C'est devant ce constat qu'a été élaboré, en 1997, le dispositif européen d'écoles de la deuxième chance (E2C). Il en existe désormais une trentaine en Europe, dont huit en France (1). Elles reçoivent des jeunes de 18 à 25 ans sans diplôme ni qualification, rencontrant des difficultés d'insertion professionnelle et sortis depuis au moins un an du système éducatif. L'objectif : aider le jeune à élaborer un projet professionnel et à accéder à un emploi stable ou à une formation qualifiante. Le moyen : une formation en alternance d'une durée moyenne de neuf mois.

La première des écoles de la deuxième chance, créée à Marseille, a ouvert ses portes en mai 1998. Située au coeur des quartiers Nord de la ville, parmi les plus défavorisés, elle forme aujourd'hui plus de 300 stagiaires par an, orientés vers elle par la mission locale de Marseille. L'école n'opère aucune sélection et accueille les stagiaires par ordre d'arrivée, à condition qu'ils acceptent les règles du jeu de la formation en alternance. Les jeunes, qui ont le statut de stagiaires de la formation professionnelle et sont rémunérés à ce titre par le conseil régional, passent en effet alternativement quatre semaines à l'école et deux semaines en entreprise.

Chaque jeune est suivi particulièrement par un membre de l'équipe pédagogique, son « formateur-référent », chargé de l'aider à élaborer son projet professionnel et de l'accompagner dans sa démarche jusqu'à un an au moins après sa sortie de l'école. L'ensemble de l'équipe pédagogique doit permettre au stagiaire d'atteindre un niveau minimal de connaissances, équivalent à celui de la classe de troisième, en français, mathématiques, anglais et informatique. Dans les classes, composées d'une quinzaine de stagiaires, chacun peut progresser à son rythme. « Chaque jeune a un parcours personnalisé d'apprentissage, explique Yvon Mairome, formateur. Nous donnons très rarement des cours magistraux. Nous travaillons plutôt par ateliers et par cours individuels, en essayant de jongler avec les niveaux, qui peuvent être très différents selon les stagiaires. »

Donner envie d'apprendre

Les méthodes d'enseignement se veulent originales, pour ne pas reproduire celles du système scolaire, qui ont déjà placé les jeunes en situation d'échec. Il s'agit de changer le rapport du jeune au savoir, lui redonner envie d'apprendre. Pour cela, la pédagogie privilégie les situations de la vie quotidienne : « Pour les cours de français, par exemple, nous partons de situations telles que “j'inscris mon enfant à l'école” ou “je passe une commande sur Internet” », détaille Max Delfino, directeur pédagogique. Ce qui permet aux stagiaires de mieux s'approprier les exercices. L'école met également en œuvre une « pédagogie de la réussite » (2) : le jeune ne voit que ses progrès, grâce à un système de couleurs de ceinture inspiré de celles du judo, qui valident des niveaux d'acquis. « Nous ne sommes pas nombreux en cours, ajoute Cyril, 22 ans, stagiaire depuis sept mois. Nous sommes à l'aise pour poser des questions au formateur, alors qu'à l'école, on n'osait pas. »

Parallèlement, chaque jeune est suivi par un « chargé de mission entreprise », qui élabore son parcours de stages et l'accompagne lors de son intégration dans l'entreprise. Chaque période en entreprise doit contribuer à confirmer ou infirmer le projet professionnel, qui peut évoluer au cours de la formation : « J'ai suivi un stage de secrétariat, ça ne m'a pas plu, explique Nabila, 21 ans, en formation depuis la fin août. J'ai ensuite fait un stage d'aide soignante dans une maison de retraite. J'ai bien aimé, mais je préfère m'occuper des enfants. Maintenant, je sais que j'aimerais être aide maternelle, et je vais faire d'autres stages pour vérifier si cela me convient. » « Nous ne sommes pas là pour faire du placement, insiste Lionel Urdy, le directeur de l'école. Les jeunes doivent être acteurs de leur insertion, lui trouver du sens, élaborer eux-mêmes leur projet professionnel.

Par ailleurs, nous ne cherchons pas à construire des compétences, mais à réutiliser celles qui existent déjà.
 »

Troisième maillon de la chaîne, les « médiateurs de la vie quotidienne » sont chargés, quant à eux, de détecter les problèmes sociaux (logement, santé, relations familiales, etc.) que rencontre chaque jeune et de contribuer à les résoudre en envoyant le stagiaire sur les services sociaux appropriés.

« L'école tente d'appréhender la personne dans sa globalité, résume Anna Rodriguez, directrice du pôle vie collective. Chaque pôle reçoit le stagiaire, discute avec lui pour faire émerger ses compétences existantes, repérer les freins à la formation, les raisons de son premier échec dans le système éducatif, et tenter d'y apporter des solutions. »

Un partenariat fort avec les entreprises

Depuis 1998, l'école a réussi à établir un fort partenariat avec les entreprises de la région. « Au début, ce n'était pas facile, reconnaît Lionel Urdy. Les entreprises que nous rencontrions nous disaient qu'elles n'étaient pas prêtes à recevoir des jeunes sans qualification, qu'elles n'étaient pas là pour faire de l'insertion, qu'elles étaient avant tout à la recherche de rentabilité. » Au fil des ans, la notoriété de l'école et les exemples de réussite aidant, un certain nombre de sociétés ont fini par être convaincues : « Nous travaillons aujourd'hui avec plus de 1 800 entreprises, note Jacques Favre, directeur du pôle entreprise. Chaque année, 600 à 700 d'entre elles reçoivent nos jeunes en stage. Certaines finissent par les embaucher. »

L'école exige une implication forte de la part des entreprises. « Nous insistons pour qu'elles soient de véritables partenaires, explique Lucille Debaille, directrice adjointe du pôle entreprise. Nous leur demandons de s'impliquer dans la formation du jeune, notamment en nommant un tuteur chargé de l'aider à s'insérer dans l'entreprise et de lui permettre de progresser. » Nombreuses sont celles qui acceptent de jouer le jeu. « Car nous avons réussi à leur prouver que les jeunes sans qualification ont, eux aussi, de la valeur », se félicite Lionel Urdy.

L'un des points forts de l'école est d'avoir établi un contact personnalisé avec les entreprises. « L'E2C fait un travail important de suivi des stagiaires et d'appui aux entreprises.

Elle met en place des échanges réguliers et une proximité qui sont très rassurants pour nous
 », témoigne ainsi Jean Trapani, gérant de la société Port Ouest, qui a signé un contrat de professionnalisation avec un jeune de l'école et cherche à embaucher une autre personne par le même intermédiaire. « Comme les jeunes de l'E2C élaborent un projet professionnel, l'école ne nous envoie que des stagiaires qui envisagent de travailler dans la vente et qui sont motivés », ajoutent Christel Chavant et Christophe Sevin, gérants de Babou. Ce magasin, qui accueille régulièrement en stage des jeunes de l'E2C, en a déjà embauché cinq en CDI ou en CDD de six mois renouvelables.

En termes d'insertion professionnelle, les résultats obtenus par l'école sont encourageants. Le taux de « sorties positives » est de 60 % : 37 % des stagiaires quittent l'école parce qu'ils ont obtenu un contrat de travail en CDI ou en CDD de plus de trois mois ; 8 % obtiennent un contrat de formation en alternance et 15 % accèdent à des formations qualifiantes ou diplômantes (essentiellement des BEP). Les échecs, car il y en a aussi, sont constitués d'exclusions (9 %) - pour des raisons d'absentéisme ou de problèmes de comportement en classe -, d'abandons et de démissions (11 %), et de recherche de formation ou d'emploi (20 %).

Camille Dorival

(1) Allier, Champagne-Ardenne (sept opérateurs dans la région), Essonne, Marseille, Midi-Pyrénées, Mulhouse, Seine-Saint-Denis (trois sites dans le département) et Val-de-Loire. Une neuvième école va ouvrir à Nancy en décembre prochain.

(2) Telle que prônée par Bertrand Schwartz dans son ouvrage Moderniser sans exclure, éd. La Découverte, 1994.

 

| Un projet d'extension | | Pour l'instant, l'E2C de Marseille n'accueille que des jeunes qui résident dans cette ville : 60 % viennent des quartiers Nord, 20 % des quartiers en réhabilitation du centre-ville et 20 % des autres arrondissements.

Elle souhaite désormais étendre son action, et prévoit l'implantation de 25 à 30 sites sur toute la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, qui accueilleront chacun une trentaine d'élèves. Chaque site travaillera en réseau avec les autres, grâce à des programmes informatiques de formation spécialement conçus pour le public de l'E2C. L'objectif, à terme, est de former 1 500 jeunes chaque année, avec un taux de sorties positives comparable à celui de l'école de Marseille, de l'ordre de 50 % à 60 %. |



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