Salle d'audience du procès France Télécom - © Solidaires/Claire Robert (https://www.clairerobert.org/)
Salle d'audience du procès France Télécom - © Solidaires/Claire Robert (https://www.clairerobert.org/)

La caméra de Moati dans l’enfer de France Télécom

par Nathalie Quéruel / 21 juin 2019

Santé & Travail a visionné le documentaire de Serge Moati tourné chez France Télécom en 2009-2010, Il est projeté à l’audience de ce matin au procès de l’opérateur. Il y a dix ans, en pleine tourmente des suicides, les prévenus se livraient à la caméra.

La photo qui illustrait précédemment cet article a été retirée sur injonction de la société Orange SA.

A la demande de Didier Lombard, alors PDG de France Télécom, Serge Moati s’apprêtait à tourner un film d’entreprise pour raconter « la vitalité et l’excellence » d’un des plus grands groupes de télécommunication mondiaux. Après le tragique été 2009, pendant lequel les suicides font la une des journaux, changement de cap. Le réalisateur obtient carte blanche pour filmer la grande crise sociale que traverse France Télécom. Selon Patrick Ackermann, délégué syndical SUD, un premier montage a été visionné par la direction qui s’est empressée d’enterrer le projet. Ce documentaire « mort-né » sort opportunément de l’oubli pour être diffusé lors de la journée d’audience du 21 juin au procès de l’opérateur téléphonique et des principaux dirigeants de l’époque, « alors que les prévenus continuent à faire croire que la crise n’était que médiatique, instrumentalisée par quelques syndicats. » précise Patrick Ackerman.

Des récits accablants

Le film de Serge Moati, « France Télécom, chronique d’une crise », qui, jusqu’en mars 2010, va rencontrer les dirigeants du Comex mais aussi des responsables syndicaux, des cadres et des agents, ne révèle rien qui ne soit déjà connu, sur les nouvelles méthodes de management des centres d’appel, l’organisation en silo, les mobilités incessantes et forcées. Mais par la force de l’image, des gros plans sur des visages douloureux, des voix étranglées, il donne à voir, quasi en temps réel, l’implacable mécanique dans laquelle ont été pris les salariés. Et leur souffrance. Les récits sont accablants. Moment fort, la lecture de la lettre écrite par Michel Deparis avant de se suicider en juillet 2009, qui dénonce le « management par la terreur ». « Il n’était pas harcelé par son manager, relate un syndicaliste. Par des phrases comme Vous n’êtes pas propriétaire de votre poste, un système insidieux s’est mis en place, mettant en insécurité les salariés. » Le témoignage d’un médecin du travail, le Dr Bernard Casaubon, affirmant que « le médical n’est même pas la 5ème roue de la charrette » montre sans conteste l’aveuglement d’une direction, uniquement préoccupée par la logique du résultat. Au bord des larmes, il relate : « Pendant trois ans et demi, nous n’avons pas pu mettre en place de prévention, nous ne servions que de pompiers. Personne n’a tenu compte de nos rapports qui faisaient état d’une situation de plus en plus inquiétante (…). C’est effroyable, c’est pesant. »

« On refusait d’écouter »

Côté dirigeants, peu d’autocritique. Didier Lombard, juge que le « Time to move », programme de mobilité des cadres, est « une stupidité totale », mais assure ne pas en être l’instigateur. Olivier Barberot, le DRH, concède, ne pas avoir « mesuré la profondeur » de la crise. Directeur des relations sociales, Laurent Zylberberg, qui n’est pas sur le banc des accusés, amorce un mea culpa : « On n’a rien vu venir parce qu’on refusait d’écouter. ». Delphine Ernotte, alors directrice adjointe France de l’opérateur et aujourd’hui présidente de France télévision, résume l’approche inconséquente du haut management de l’époque : « Le contrat social proposé aux salariés, c’était : on vous demande des efforts, on vous demande de bouger ; mais vos emplois sont garantis. C’est l’erreur de fond que j’ai commise, de penser que ça suffisait. Non, ça ne suffit pas. ». Le seul à verser des larmes, c’est Louis-Pierre Wenès, le numéro 2 de l’opérateur - qui a été débarqué pour être remplacé par Stéphane Richard - sans que l’on sache vraiment s’il pleure sur son propre sort ou s’il a pris conscience de l’ampleur des dégâts humains causés par la politique managériale qu’il a insufflée…

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