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Christian Baudelot : « Les suicides au travail, ça continue »

entretien avec Christian Baudelot professeur émérite de sociologie à l’Ecole normale supérieure (Paris), membre de l’Observatoire national du suicide.
par Elsa Fayner / avril 2020

Le dernier rapport annuel de l’Observatoire national du suicide, dont vous êtes coauteur avec le psychiatre Michel Debout, porte sur les suicides au travail. Peut-on dire que leur nombre a diminué depuis la crise chez France Télécom en 2008 ?

Christian Baudelot : Les statistiques concernant les suicides au travail sont très difficiles à établir parce qu’elles dépendent des constatations des directions. Les représentants du personnel n’ont pas toutes les données nécessaires pour les évaluer. On sait cependant qu’à la SNCF, par exemple, on compte 50 suicides par an, et ce, depuis une dizaine d’années. Autrement dit, ça continue. 

Le procès des dirigeants de France Télécom peut-il provoquer une prise de conscience ? 

C. B. : Un progrès énorme a été réalisé. C’est la première fois que le délit de harcèlement managérial est reconnu. Et l’enquête judiciaire a permis de faire connaître toutes les procédures utilisées pour écoeurer les personnels et faire partir 22 000 salariés. Mais toutes les grandes entreprises publiques font de même, parce qu’elles ont un objectif identique : faire baisser les effectifs et les coûts salariaux. La SNCF, La Poste, les hôpitaux, l’Education nationale, etc. Entre 1995 et 2017, l’ensemble des personnels des entreprises publiques est passé de 1,45 million à moins de 800 000. Certes, ces entreprises ne pratiquent pas toutes les évictions avec le même cynisme que France Télécom, mais la SNCF, par exemple, fait changer brutalement les gens de poste, externalise des tâches en privant ceux qui en étaient chargés de leur principale mission, supprime des chefs de gare pour demander aux conducteurs de donner seuls le départ… Le collectif est cassé. La SNCF est passée de 220 000 à 155 000 agents en moins de vingt ans, tout en transportant plus de voyageurs avec moins de trains. 

C’est un même schéma qui se répète ? 

C. B. : Oui. Depuis les années 1990, en France et ailleurs, le nouveau management, qui est le contraire du fordisme, réclame une forte implication personnelle. Le procès France Télécom nous en apprend d’ailleurs beaucoup sur l’attachement profond des salariés à leur travail. L’investissement est très élevé dans notre pays, où on se définit par sa profession, où c’est un élément important de la personnalité. Toutes les enquêtes menées dans les entreprises révèlent que ceux qui se sont suicidés étaient les plus motivés. Alors, quand l’entreprise intensifie le travail, le précarise, voire rend la tâche impossible à réaliser, les gens éclatent. Ce qu’on a observé chez France Télécom est partout à l’oeuvre. La mécanique économique et sociale qui consiste à faire des économies en rendant le travail impossible n’a pas cessé.
On sait à peu près tout aujourd’hui sur la manière dont on peut conduire les salariés au suicide. Il ne serait donc pas difficile de mieux le prévenir. Je crois pas mal à l’argument qui est de montrer le coût de ces suicides, en termes d’image mais aussi financièrement. Les entreprises paient beaucoup quand le suicide est reconnu comme accident du travail. C’est un argument qui les touche.