Une conquête sociale

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François Desriaux Rédacteur en chef
/ octobre 2020

C’est un principe de base de l’ergonomie. Personne n’est mieux placé pour penser son activité et proposer des améliorations de son travail que le travailleur lui-même. C’est ce principe que nous avons souhaité appliquer en vue de la prochaine réforme de la santé au travail, en faisant débattre des médecins, des infirmières et des intervenants en prévention des risques professionnels (IPRP) sur les changements indispensables à réaliser. On a déjà beaucoup écrit sur ce sujet depuis le rapport de la députée LREM Charlotte Lecocq, publié en août 2018. Mais il nous semble primordial d’insister sur des éléments fondamentaux qui, malheureusement, sont insuffisamment présents dans le débat public.
Le premier reste indubitablement le constat d’impuissance des acteurs des services de santé au travail (SST) à impulser la dynamique de la prévention primaire. C’est pourtant l’objet essentiel de leur mission. Pour ces professionnels, ni l’organisation actuelle des services, ni les mesures avancées par les différents rapports qui ont alimenté la réflexion depuis deux ans, ne semblent en mesure d’inverser la tendance. Au contraire, on peut facilement constater que ce ne sont pas tant les conseils qui manquent aux entreprises pour lutter efficacement contre la pénibilité du travail ou prévenir les risques psychosociaux que leur volonté d’adapter le travail à l’homme. Dès lors, faire des SST de « simples » prestataires de services, comme le recommande le rapport Lecocq, risque de légitimer cette impuissance. Autre principe fondamental, l’esprit de la loi sur la médecine du travail place l’institution au service exclusif de la santé des travailleurs. Dans cette affaire, les médecins du travail mais aussi les infirmiers et les IPRP, à qui on enseigne de conseiller tout autant l’employeur que les salariés, ne peuvent garder une attitude neutre. Non, leur mission est bien de privilégier l’intérêt sanitaire individuel et collectif des travailleurs, y compris face aux contraintes économiques des organisations. En ce sens, les services de santé au travail sont une véritable conquête sociale. La réforme à venir devrait donc en priorité corriger une évolution qui tend à les mettre au service de l’entreprise.
Enfin, la santé au travail relève aussi de la santé publique, dont l’Etat est garant. Les autorités ont déserté depuis longtemps ce rôle. Les multiples affaires de poursuites de médecins du travail devant le Conseil de l’ordre par des employeurs, qui sapent leur exercice, illustrent bien l’indifférence de l’administration. Dans ce domaine du contrôle au moins, l’Etat doit reprendre la main. Ne serait-ce que pour s’assurer que la loi est bien appliquée, dans l’esprit et à la lettre. On en est très loin aujourd’hui.