Environnement et santé au travail : même combat !

par Isabelle Mahiou / janvier 2016

En matière de risque environnemental, les expositions professionnelles passent très souvent au second plan. Pourtant, au-delà des riverains, les salariés des sites dangereux sont aussi affectés... au travail et à la maison. Une double peine jamais évoquée.

Une première. Le 17 novembre dernier, la cour d'appel de Lyon validait la reconnaissance en maladie professionnelle du cancer du pharynx d'un ex-salarié de la verrerie de Givors en lien avec une pluriexposition à des substances toxiques (amiante, hydrocarbure aromatique polycyclique [HAP], arsenic...). Une victoire pour les anciens de BSN Glasspack, qui ont fabriqué des pots pour Danone jusqu'en 2003. Et une histoire d'exposition professionnelle qui se double, comme dans de nombreux cas, d'une affaire de pollution du site, constatée dès 1998, puis confirmée par plusieurs études à partir de la cessation d'activité. Dépollution, restrictions d'usage, mise en sécurité, surveillance des eaux souterraines sont vite ordonnées par arrêté préfectoral. Contrairement aux risques professionnels, cette dimension environnementale a été prise en charge tout de suite.

"Les maladies industrielles suscitent des mobilisations assez larges"
Isabelle Mahiou

Vous étudiez les mobilisations autour des questions de santé au travail et de pollution en Asie. Comment les deux s'articulent-elles ?

Paul Jobin : Tout le problème, c'est comment un aspect peut faire levier pour l'autre. Dans le cas de l'amiante au Japon, il y a eu des mobilisations pour les victimes de maladies professionnelles à partir des années 1980, mais il a fallu le choc Kubota en 2005 pour que le scandale éclate et que la fibre soit interdite. De retour d'un congrès pour l'interdiction de l'amiante, des participantes s'étaient rendu compte qu'elles habitaient le même quartier, proche de l'usine de ce fabricant de canalisations en fibrociment. Après une petite enquête, elles ont dénombré beaucoup de malades. Il s'en est suivi une mobilisation locale, qui a fait pression sur l'entreprise. Mais celle-ci a pris de court le mouvement en annonçant qu'elle indemnisait les riverains et les employés atteints d'un mésothéliome ! L'exposition environnementale avait transformé le toxique en danger public.

Le cas de Minamata reste à part : un syndicat de l'usine d'électrochimie Chisso s'est impliqué auprès des victimes de cette catastrophe qui touchait d'abord les familles de pêcheurs, à cause des rejets de mercure dans la mer. Il a trouvé une cohérence entre la lutte pour le maintien de l'activité et celle pour la reconnaissance des malades et il a engagé ensuite la bataille sur les maladies professionnelles. On peut parler pour le coup de "cause commune".

Les batailles sont souvent séparées...

P. J. : Dans le cas de RCA, à Taiwan [propriété de Thomson, alias Technicolor, NDLR], peu après la fermeture du site de Taoyuan en 1992, on s'est aperçu que les terrains et la nappe phréatique étaient très pollués par des solvants. Ce "coming out" des toxiques a incité les ouvrières à faire leur enquête. Leur mobilisation a débouché sur un recours qui a conduit à une condamnation et une offre d'indemnisation... en 2015. Les ouvriers sont les moins susceptibles de déclencher une prise de conscience générale. Mais, parfois, il se passe quelque chose qui établit une passerelle entre environnement et maladies professionnelles.

Et aujourd'hui ?

P. J. : Les maladies industrielles suscitent à présent des mobilisations assez larges. Comme en Corée du Sud, chez Samsung. Le fait remarquable est la multiplication des ONG du travail qui soutiennent les salariés. Elles forment un réseau interasiatique et elles commencent à se rapprocher des ONG environnementales. Mais les systèmes juridiques où s'inscrit la défense des plaignants ont tendance à cliver les deux dimensions.

Dans d'autres cas, plus fréquents ou plus connus, il a fallu que l'impact environnemental de la production émerge publiquement pour que les expositions des salariés soient mieux prises en compte. Les risques de l'amiante n'ont ainsi été pris sérieusement en considération qu'à partir du moment où d'autres que les ouvriers...

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