" Il est urgent de transformer le travail "

par Joëlle Maraschin / janvier 2012

La CGT a organisé, le 13 octobre, une journée de débat interne sur la transformation du travail et sur la stratégie syndicale à mettre en oeuvre dans ce sens. Entretien avec Bernard Thibault, secrétaire général de la confédération.

Comment la CGT analyse-t-elle aujourd'hui les enjeux de santé liés aux modes d'organisation du travail ?

Bernard Thibault : Le constat que nous faisons est celui d'une immense détérioration de la capacité des travailleurs à intervenir sur le contenu même de leur travail, aussi bien en termes d'organisation que sur ses finalités. Les contraintes d'objectifs, de cadences et de sous-effectif amènent de plus en plus de salariés à faire, bien malgré eux, un travail de mauvaise qualité. Ce n'est pas le travail qui rend malade, mais le mal-travail. Le sentiment d'effectuer un mauvais travail est en soi générateur de pathologies. Ce constat que nous faisons est bien sûr à relier au taux de productivité horaire en France, un des plus élevés au monde. Qui plus est, les formes d'organisation aboutissent à des usures prématurées chez ceux qui sont au travail, alors qu'une partie importante de la population est en attente de pouvoir travailler.

Ces situations sont vécues d'autant plus douloureusement que les salariés ne sont plus invités à donner leur mot sur leur travail. Les entreprises ont tendance à compartimenter, avec d'un côté les stratèges et les concepteurs et de l'autre les exécutants. Mais les travailleurs ne sont pas de simples exécutants, ce sont des experts de leur travail au sens noble du terme, mais aussi des citoyens. Il n'est pas possible de s'en remettre aux seuls actionnaires d'une entreprise, aux banques qui financent ses activités, pour définir ce qui est bon ou non pour l'entreprise elle-même, mais aussi pour la collectivité. Les débats actuels sur la sécurité industrielle et environnementale sont légitimes. Les conditions de production ont des répercussions sur ceux qui assurent cette production, mais aussi sur l'ensemble de la collectivité. Aussi nous semble-t-il urgent de transformer le travail, c'est-à-dire modifier à la fois son contenu, ses conditions et son sens.

Quelle est votre stratégie pour accompagner cette transformation du travail ?

B. T. : A l'image de la recherche-action déployée par la CGT Renault [voir " Repères "], nous souhaitons aider les salariés à se réapproprier les questions sur l'organisation de leur travail, ses finalités. Il s'agit de redonner du pouvoir d'agir aux salariés, qui n'ont pas à être confinés dans le rôle de simples exécutants des consignes et des ordres. Certes, le rapport salarial de subordination existe. Mais réhabiliter la possibilité d'intervention des salariés sur leur travail doit contribuer à l'émergence d'autres mécanismes de gestion des entreprises que les seuls critères de rentabilité financière. L'entreprise gagnerait sans doute beaucoup à écouter ses salariés sur la manière d'organiser les postes, de les concevoir.

Repères

Une recherche-action a été lancée en 2008 à l'initiative de la CGT Renault, sur le thème de la prévention des risques psychosociaux au sein du groupe automobile. Militants et chercheurs en ergonomie et médecine du travail ont participé à la démarche. Pour en savoir plus, lire " A Renault, la CGT parie sur l'analyse du travail ", Santé & Travail n° 74, avril 2011.

Aujourd'hui, les modes d'organisation prônent la cadence, les objectifs de production, au détriment de la qualité. Par exemple, les opérateurs sur les chaînes d'assemblage de l'automobile sont aujourd'hui chronométrés au centième de seconde ! En même temps, il est demandé une production zéro défaut, ce qui est impossible, vu le rythme de travail qui est imposé. En bout de chaîne, quelques produits vont forcément présenter des défauts. Ce n'est pas neutre, en termes de santé, de travailler à ce genre de cadence. Mais si, en plus, cela a pour conséquence de provoquer du gâchis, du rebut, où est l'intérêt pour l'entreprise ? Ne vaudrait-il pas mieux penser des organisations qui soient plus respectueuses de la santé des salariés tout en garantissant une production de qualité ? C'est un autre système, et rien ne dit qu'il serait moins profitable pour l'entreprise sur le plan économique.

Quels sont les principaux enseignements de la recherche-action conduite chez Renault ?

B. T. : Les enseignements de cette recherche-action déployée par le syndicat CGT de Renault sont précieux. Ils valident un concept de la confédération, à savoir que les élus, les représentants syndicaux doivent se considérer avant tout comme des porte-parole des salariés. La démarche syndicale consiste justement à se tourner vers les salariés pour identifier avec eux les problèmes et construire ensemble les solutions. Il ne s'agit pas de se substituer aux intéressés, d'élaborer à leur place les constats et les objectifs d'amélioration. Les représentants syndicaux ne sont pas des intermédiaires entre les salariés et les dirigeants de l'entreprise, mais bien des facilitateurs, des relais de la parole des salariés. Le travail, ses problématiques, ses impasses représentent le quotidien de ceux qui travaillent. Les difficultés, les blocages que rencontrent aujourd'hui beaucoup d'outils syndicaux viennent souvent de ce qu'ils sont fondés sur une conception d'un syndicalisme qui serait dépositaire des aspirations des salariés. Le rôle du syndicat n'est pas, sur ce type de défi ou de sujet, d'apporter les réponses, mais de fournir un cadre dans lequel le salarié, en rencontrant d'autres salariés, peut trouver la forme et le moyen de réaliser le contenu en actes de sa propre aspiration.

Cette démarche participative n'invite-t-elle pas à repenser vos propres pratiques syndicales ?

B. T. : Nous interrogeons en permanence nos pratiques syndicales, c'est un sujet récurrent dans nos débats internes. L'objet de notre journée du 13 octobre était d'ailleurs de partager et de promouvoir l'expérience conduite par la CGT de Renault. L'expérience syndicale des uns doit pouvoir profiter à la pratique syndicale des autres. Nous souhaitons que cette philosophie puisse inspirer d'autres démarches. Des contacts ont d'ores et déjà été pris à l'issue de cette rencontre. Cela dit, tout n'est pas forcément transposable, chaque entreprise possède ses spécificités, ses logiques propres... Il restera toujours une dimension imaginative et constructive des militants propre à leur secteur professionnel.