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Des métiers et conditions de travail genrés

par Karine Briard, économiste à la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) du ministère du Travail. / avril 2023

Selon qu’ils sont occupés majoritairement par des femmes ou des hommes, les métiers n’exposent pas aux mêmes facteurs de risques professionnels. Cette répartition genrée des contraintes s’opère y compris au sein des mêmes professions. Décryptage.

Femmes et hommes occupent encore souvent des emplois différents, qui n’exposent pas aux mêmes risques. Les données recueillies lors de l’enquête nationale Conditions de travail, conduite en 2019 auprès de 19 200 salariés exerçant 88 professions, permettent de mettre en évidence des différences entre les métiers, selon qu’ils sont principalement exercés par des femmes ou par des hommes, mais aussi au sein des métiers, selon que le salarié est une femme ou un homme.
Quatre salariés sur cinq ont un métier non mixte, c’est-à-dire exercé par au moins 65 % de femmes ou d’hommes. Plus des trois quarts des salariés dans les métiers à prédominance féminine assurent des fonctions de soin, de secrétariat ou de nettoyage, quand ceux dans les métiers à prédominance masculine travaillent plutôt dans l’installation, la production ou la manutention. Alors que l’activité des premiers est centrée sur la relation, l’assistance ou le service, celle des seconds repose sur l’utilisation d’équipements et de la force physique. Du fait de la nature de leurs activités et de leur environnement de travail, matériel et relationnel, ces personnes ne sont pas exposées aux mêmes risques.
Néanmoins, au-delà de cette dualité, les situations individuelles peuvent être diverses. Ainsi, le fait de porter des charges lourdes n’a pas le même effet sur la santé du salarié si celui-ci est soumis au respect d’une cadence ou s’il dispose d’une certaine autonomie. De même, une forte amplitude horaire est a priori moins contraignante si les horaires sont flexibles plutôt que fixes.

Croiser contraintes et degré de mixité

L’étude des interrelations entre conditions de travail fait cependant apparaître trois grands facteurs de différenciation entre les professions : la pénibilité physique, le manque d’autonomie et les contraintes d’organisation du temps de travail. En les croisant avec le degré de mixité des métiers, cinq grands groupes émergent au sein des 88 familles professionnelles : deux groupes de métiers masculinisés, deux de métiers féminisés et un de métiers mixtes.
Parmi les métiers masculinisés, un premier groupe rassemble des salariés soumis à des sollicitations physiques, qui disposent en outre de peu d’autonomie. Il s’agit notamment d’ouvriers du bâtiment, de la maintenance ou de la manutention, ou de conducteurs de véhicules. Ces métiers sont exercés par un salarié sur cinq et trois hommes sur dix. La plupart d’entre eux travaillent dans la saleté, l’humidité, les courants d’air ou sous une température inadaptée. Trois sur quatre sont en contact avec des produits dangereux, fumées ou poussières, et plus de deux sur trois sont soumis à des charges ou à des mouvements pénibles. Ils disposent en moyenne de moins d’autonomie dans leur activité que les autres salariés, y compris dans l’organisation de leur temps de travail. Plus de quatre sur dix ont un rythme imposé, des horaires contrôlés, des délais contraints, ou des consignes strictes à appliquer.
Du côté des métiers féminisés, un premier groupe rassemble des salariés relativement contraints par l’organisation de leur temps de travail, qui sont aussi exposés à la pénibilité physique et à de multiples facteurs de risques psychosociaux (manque de soutien, d’autonomie, conflits de valeurs, exigences émotionnelles). Ce groupe rassemble des employés de services privés, comme les agents d’entretien, les vendeurs, les aides à domicile, et des cadres ou professions intermédiaires de services publics, comme les enseignants, les aides-soignants ou les infirmiers. Une personne sur quatre exerce l’un de ces métiers, et près de quatre femmes sur dix.
Parmi ces salariés, sept sur dix n’ont pas la possibilité de changer leurs horaires de travail et un sur deux ne peut pas s’absenter en cas d’imprévu personnel. Près d’un sur deux ne peut pas non plus s’interrompre lorsqu’il le souhaite. La plupart sont en contact avec le public, ce qui s’accompagne de tensions pour la moitié d’entre eux. Un salarié sur cinq se déclare souvent bouleversé ou ému dans son travail. Un sur deux effectue des mouvements pénibles, porte ou déplace des charges lourdes, et sept sur dix travaillent dans un environnement peu confortable voire insalubre. Plus souvent que les autres, ces salariés déplorent l’insuffisance de ressources pour bien faire leur travail, comme une formation adéquate ou du matériel. Six sur dix estiment manquer de soutien de la part de leur entourage professionnel et un sur deux déclare être mal voire très mal payé et/ou avoir peu de perspectives de promotion.

Des métiers peu soumis à la pénibilité physique

Par contraste avec ces deux premiers groupes, les salariés des autres métiers, qu’ils soient masculinisés, féminisés ou mixtes, sont peu soumis à la pénibilité physique et ont plus d’autonomie, notamment davantage de possibilités de s’interrompre. Ils exercent aussi bien des postes administratifs que des métiers de services, comme assistant maternel ou agent de gardiennage.
Les métiers féminisés concernés (16 % des salariés) se singularisent par des contraintes organisationnelles plus limitées que celles des autres professions à prédominance féminine. Les durées de travail y sont plus courtes et seule une personne sur dix a des horaires difficiles à accorder avec ses engagements sociaux ou familiaux. Toutefois, le travail peut y être intense, dans le sens où les salariés sont souvent contraints d’abandonner une tâche pour une autre non prévue. Ils partagent cette difficulté avec ceux des métiers mixtes et masculinisés non ouvriers. En revanche, bien que ces derniers aient moins souvent des horaires rigides ou des difficultés à s’absenter en cas d’imprévu, ils sont plus fréquemment exposés à des durées de travail dépassant quarante heures par semaine, et leur activité professionnelle empiète plus souvent sur leur temps personnel.
Si les professions n’exposent pas aux mêmes risques selon qu’elles sont principalement exercées par des femmes ou des hommes, les conditions de travail peuvent aussi différer en leur sein entre les deux sexes, en fonction des tâches à effectuer, des modalités d’exercice et des milieux de travail, tels la taille de l’entreprise, sa localisation, les équipements, les relations interpersonnelles, etc.
Dans la plupart des métiers, les hommes apparaissent ainsi davantage confrontés que leurs homologues féminines aux risques physiques. C’est le cas en particulier chez les ouvriers, qui y sont aussi les plus exposés. Toutefois, dans des professions féminisées de service, comme parmi les enseignants ou les caissiers et employés de libre-service, les femmes sont plus souvent soumises à des postures pénibles.

Moins d’autonomie pour les femmes

Au sein des mêmes métiers, les femmes restent quant à elles plus exposées à des risques psychosociaux de toute nature, y compris lorsque leur durée de travail est identique à celle de leurs homologues masculins. Tout d’abord, les femmes disposent en général de moins d’autonomie. Dans les métiers féminisés de service, les métiers masculinisés ouvriers et les métiers mixtes, elles ont moins la possibilité de s’interrompre momentanément et se voient plus souvent indiquer des directives. Elles expriment par ailleurs plus souvent des conflits de valeurs et un manque de soutien et de reconnaissance, déplorant en particulier un salaire insuffisant au regard de leurs efforts dans de nombreuses professions. Dans les métiers mixtes, elles éprouvent moins de fierté à bien faire leur travail et regrettent un manque de perspectives. Dans les métiers masculinisés, elles considèrent moins souvent leur travail utile, ou que leur poste est en adéquation avec leur formation, ou encore être traitées avec respect et estime. Les hommes peuvent être plus confrontés que leurs homologues féminines à ce type de risques lorsqu’ils exercent un métier féminisé, tel qu’employé administratif.
Lorsqu’on étudie de plus près les contraintes pesant sur l’organisation du temps de travail, celles-ci s’avèrent également différentes entre femmes et hommes. Dans les métiers féminisés, tels que vendeur ou employé de la comptabilité par exemple, les hommes effectuent plus souvent des heures supplémentaires. Dans des métiers féminisés comme masculinisés, ils sont plus souvent joints en dehors de leur temps professionnel, travaillent en horaires décalés et ne connaissent pas toujours leurs horaires très à l’avance. Les femmes sont, elles, plus nombreuses à travailler le week-end, à avoir des horaires rigides, ceux-ci faisant moins l’objet de concertation. Dans de multiples professions, elles déclarent aussi plus souvent que les hommes avoir des difficultés à s’absenter en cas d’imprévu.

Le poids des représentations sociales

Ces différences d’exposition au sein des mêmes métiers peuvent s’expliquer par les caractéristiques des postes tenus respectivement par les femmes et les hommes, mais aussi par la façon dont chaque salarié occupe son poste, avec des difficultés et des ressources pour y faire face qui lui sont propres. Or celles-ci portent l’empreinte de représentations et attentes sociales genrées, comme l’inégale répartition des emplois. Ne faut-il pas analyser la forte présence des femmes dans les fonctions de soin et d’assistance à la lumière des stéréotypes leur attribuant des qualités naturelles, innées, pour ces activités du fait de leur rôle biologique de mère ? Ne faut-il pas voir dans l’emprise du temps professionnel sur le temps personnel des hommes, la matérialisation d’une injonction sociale à être disponible adressée à ceux qui sont encore souvent vus comme déchargés des tâches domestiques ?
Plus largement, dans quelle mesure les représentations et comportements genrés affectent-ils les conditions de travail ? Analyser, identifier et expliquer les risques professionnels à travers le prisme des différences de genre est certainement nécessaire pour définir les moyens les plus efficaces de les prévenir.

A LIRE
  • « Conditions de travail et mixité : quelles différences entre professions, et entre femmes et hommes ? », par Karine Briard, Document d’études n° 265, janvier 2023, Dares.