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Rififi scientifique autour du glyphosate

par Rozenn Le Saint / 08 octobre 2020

L’abandon, cet été, d’une partie des recherches complémentaires censées être menées en France sur la toxicité du glyphosate risque de peser sur la décision de réautorisation du pesticide en 2022. Un raté qui relance le débat sur les procédures d’homologation.

L’enjeu des études scientifiques lancées sur le glyphosate est de taille. Cette substance est soupçonnée d’être cancérogène, et la prolongation ou non de son autorisation en Europe doit faire l’objet d’une réévaluation en 2022. Quatre Etats européens, dont la France, ont été missionnés pour évaluer la dangerosité de l’herbicide, la publication d’un avis étant attendue pour juin 2021 afin d’éclairer la décision de la Commission européenne. Mais il n’est pas sûr que la France puisse participer pleinement au débat scientifique.
En effet, en vue de nourrir l’avis à venir mi-2021, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)1a lancé en 2019 un appel d’offre pour des études complémentaires sur la toxicité du glyphosate. Et retenu deux projets : celui d’un consortium de laboratoires et un autre du Centre international de recherche sur le cancer (Circ). Sauf que le consortium de laboratoires publics, mené par l’Institut Pasteur, a dû finalement se retirer cet été, à la suite d’une polémique relayée par un article du Monde : l’un de ses membres était accusé d’être à la fois juge et partie, car il avait participé à la rédaction du cahier des charges des études à réaliser.

Regrets et inquiétudes

« Ce qui était important, c’est que les porteurs des projets de recherches ne soient pas liés à l’industrie. Nous avions exigé des déclarations personnelles d’intérêts afin de nous en assurer, alors que cela n’était pas obligatoire », se défend Caroline Semaille, directrice générale déléguée en charge du pôle produits réglementés à l’Anses. Elle regrette particulièrement le retrait du consortium : « Le projet était le plus complet grâce aux études complémentaires qui devaient être menées par les différents laboratoires publics avec une approche intégrée. C'était le seul à même de remplir les trous dans la raquette des connaissances scientifiques. » « C’était aussi le seul à même de challenger les études des industriels et de clarifier réellement le potentiel génotoxique du glyphosate », complète Gérard Lasfargues, également directeur général délégué à l’Anses. « Sans son apport, je ne suis pas sûr que l’évaluation de 2022 aboutisse à des conclusions plus fermes en matière d’autorisation du glyphosate », rajoute-t-il.
En définitive, une seule équipe de recherche sera financée par l’Anses. Menée par le Circ, elle propose une étude d’éventuels effets génotoxiques du glyphosate à partir d’une exposition de longue durée de cultures cellulaires. Un projet censé compléter celui de plus grande ampleur, porté par le consortium de laboratoires. Cette étude sera-t-elle suffisante pour apporter des éléments de preuves sur la toxicité du glyphosate ? « En moins d’un an, on ne sait pas ce que le Circ va apporter de plus. Mais de toute façon, il existe déjà suffisamment d’études scientifiques pour prouver la dangerosité du glyphosate, estime François Veillerette, porte-parole de l’association Générations futures. Ce qui pose un problème, c’est la sélection de celles qui figurent dans les dossiers d’homologation. Si on continue de considérer que les études réalisées par les universitaires ne sont pas dignes d’y figurer, alors que leurs résultats sont neutres, on risque d’autoriser le glyphosate de nouveau et pour encore plus longtemps. »

Réglementation versus science

C’est le Circ, agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui avait décidé de classer en 2015 le glyphosate comme « cancérogène probable », dans le cadre d’une monographie réalisée à partir de plusieurs travaux scientifiques, des études épidémiologiques et d’autres toxicologiques, menée sur des animaux. Provoquant l’ire du lobby des produits phytosanitaires. Bien que le classement du Circ, s’il vise à éclairer la décision publique, n’ait pas de valeur réglementaire…
Au niveau de la réglementation, le choix des études retenues pour les décisions d’homologation des substances chimiques reste d’ailleurs un sujet de débat. L’European food safety authority (EFSA) – agence européenne chargée d’établir les avis scientifiques sur lesquels reposent les décisions d’autorisation – étant en ligne de mire. « Les études financées par les fabricants de produits phytosanitaires, à la méthodologie discutable, sont privilégiées par l’EFSA », regrette François Veillerette. Les lobbies industriels pèsent également de tout leur poids pour adapter à leurs intérêts les méthodologies validées par les institutions réglementaires, comme le décrypte en détail le livre Les gardiens de la raison, fruit d’une longue enquête journalistique. C’est tout l’enjeu des « bonnes pratiques de laboratoires », qui définissent des protocoles à suivre particulièrement exigeants. Ces dernières étaient d’ailleurs mentionnées dans la polémique autour de l’appel d’offres de l’Anses, car jugées exclusives par une partie des laboratoires scientifiques.
« Les études qu'auraient pu fournir le consortium qui s’est retiré auraient été réalisées avec une méthodologie proche des “bonnes pratiques de laboratoires”, qui permettent de comparer les études entre elles, et donc elles auraient pu être prises en compte par l’EFSA », rappelle Gérard Lasfargues. Ces prérequis méthodologiques sont néanmoins discutés dans le milieu académique. « Parfois, les règles de “bonnes pratiques” ne sont pas suivies pour de bonnes raisons, si on veut sortir des chemins battus et être innovants, estime Isabelle Baldi, épidémiologiste qui a participé à la réalisation de la monographie du Circ en 2015. Sinon, on reste dans un cadre bien contrôlé, mais stérilisant. Cela finit par devenir une boite noire, qui évite de réfléchir. Dans le domaine des pesticides, les industriels poussent à ce qu’il y ait des “bonnes pratiques”. Car cela peut servir à discréditer des projets académiques scientifiquement pertinents mais qui ne suivent pas parfaitement le protocole. »

  • 1. L'Anses a publié ce vendredi 9 octobre son rapport sur l'évaluation des alternatives non chimiques au glyphosate.