Sous le tapis !

par
François Desriaux Rédacteur en chef
/ juillet 2021

Comme au bon vieux temps du lobbying des industriels de l’amiante, les milieux économiques et plusieurs structures patronales influentes ont lancé une vaste offensive contre un projet de décret abaissant les valeurs limites d’exposition aux poussières dites « sans effet spécifique » (PSES). Ce texte s’appuie sur un avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) de novembre 2019. Et une décision du Conseil d’Etat du 29 juillet 2020, saisi à deux reprises par la CFDT des transports et de l’environnement, qui avait donné six mois au Premier ministre pour abaisser les concentrations maximales en poussières dans les locaux à pollution spécifique tels que les tunnels de métro.
On sait aujourd’hui que ces valeurs sont trop élevées pour protéger efficacement la santé des travailleurs face à des risques sérieux de pathologie graves, telles que la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), la fibrose pulmonaire, ou encore l’insuffisance respiratoire. D’où la recommandation des experts de l’Anses d’abaisser drastiquement les seuils. D’après nos confrères de l’Opinion ou encore le chroniqueur économique de France Inter, Dominique Seux, la nouvelle valeur limite d’exposition pour les poussières alvéolaires, proposée à 0,9 mg/m3, va obliger les entreprises concernées à investir des millions d’euros dans des dispositifs d’aspiration complexes. Voire, quand ce n’est pas possible techniquement, à équiper les salariés de masques FFP3. Succès populaire garanti après un an de port de masque à cause du Covid. Toutes ces objections sont parfaitement entendables. Cependant, depuis un premier rapport de l’Anses, daté de juin 2015, tout le monde savait qu’il faudrait réviser à la baisse les VLEP. Mieux, en 2005, l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), administré paritairement, estimait dans sa revue Hygiène & sécurité du travail que les connaissances toxicologiques et « les modifications effectuées par d’autres pays industrialisés devraient inciter la France à reconsidérer des valeurs limites adoptées il y a plus de vingt ans ». Dès lors, une question légitime se pose aujourd’hui : pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour mieux protéger les salariés ?
Plutôt que de mettre à profit ces années afin de se préparer à des échéances inéluctables pour la prévention de risques professionnels graves, les branches professionnelles concernées ont préféré « mettre la poussière sous le tapis » et attendre le dernier moment pour protester énergiquement. En outre, certaines d’entre elles, comme le bâtiment, sont confrontées à des poussières à effet spécifique, comme la silice, cancérogène avéré. Les VLEP pour ces poussières sont plus drastiques encore. On ne peut donc que s’étonner de la protestation des entreprises concernées, qui devraient déjà avoir équipé leurs ateliers de dispositifs efficaces. La catastrophe sanitaire de l’amiante a été vite oubliée.