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« Travailler moins vite, mais avant tout autrement »

entretien avec Corinne Gaudart, directrice de recherche au CNRS et ergonome.
par Stéphane Béchaux / octobre 2022

A qui s’adresse le livre que vous publiez en cette rentrée, Le travail pressé ?
Corinne Gaudart : Avec Serge Volkoff, mon coauteur, nous avons voulu partager nos observations, nos convictions avec un large public, non spécialiste. Au travers de récits sur le travail, dans des activités très variées, nous invitons les lecteurs à faire des liens avec ce qu’ils vivent dans leur environnement professionnel. Pour qu’ils réfléchissent et prennent conscience qu’ils ne sont pas seuls à subir la pression des délais, l’intensité du travail, ce sentiment de ne pas pouvoir bien faire leur métier ou alors au prix de leur santé. Vous disséquez les « modèles de la hâte ».

Y a-t-il des secteurs, des métiers épargnés par cette course contre la montre ?
 C. G. : Il existe des environnements plus préservés que d’autres. Mais en tant qu’ergonomes, nous pouvons témoigner que ce « travail pressé » s’est diffusé partout, dans l’industrie comme les services, dans les entreprises comme dans le secteur public, et qu'il concerne toutes les catégories de travailleurs. Cette tendance entraîne une dégradation de ce que l’on réalise pendant ce temps contraint. Travailler vite, c’est pénible en soi, mais plus encore quand on a le sentiment que cela conduit à mal faire son travail : contraindre ses gestes, sacrifier la qualité d’un service, ne pas transmettre des savoirs professionnels…

La diminution du temps de travail ou l’augmentation des effectifs, est-ce la solution ?
C. G. : A première vue, on peut penser que ces deux leviers sont efficaces. Mais il est essentiel de s’interroger, d’abord, sur le contenu du travail, la qualité du service rendu, ce qu’il faut faire différemment. Augmenter les effectifs, mais dans quel but ? Travailler moins, mais avec quelles conséquences ? « Prendre son temps », c’est peut-être travailler moins vite, mais avant tout autrement ; c’est prendre le temps de faire des choses que l’on avait sacrifiées sous la pression temporelle.

Que préconisez-vous pour permettre aux travailleurs de reprendre la maîtrise de l’horloge ?
C. G. : Pour trouver des remèdes, il faut tenir compte des spécificités des milieux de travail. En partageant des tranches de vie, des histoires, nous voulons inciter les lecteurs à prendre du recul, à s’emparer du sujet pour nourrir une réflexion collective sur les manières d’agir autrement. Une telle démarche peut s’avérer très « rentable », à la fois pour les salariés, les directions… et la société dans son ensemble. Car le travail « pressé » produit des effets délétères sur la qualité de la production ou des services, l’engagement des travailleurs, leur santé. Tout le monde sera gagnant à promouvoir une écologie des temps de travail.

 

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