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Covid-19 : les abattoirs, lieu de travail à haut risque

entretien avec Quentin Durand-Moreau, médecin du travail et professeur adjoint à l’université d’Alberta (Edmonton, Canada), membre du comité de rédaction de "Santé & Travail"
par François Desriaux / 20 mai 2020

Promiscuité sur les chaînes de découpe de viande, travail dans une atmosphère humide et froide… Plusieurs éléments se conjuguent pour favoriser la diffusion du coronavirus dans les abattoirs. Explications avec Quentin Durand-Moreau, médecin du travail.

Pourquoi les abattoirs apparaissent-ils soudainement comme un foyer de propagation de l’épidémie de Covid-19 ?
Quentin Durand-Moreau :
Ce n’est pas complètement nouveau, même si, en France, cette question surgit seulement maintenant dans l’espace public. Aux Etats-Unis, le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) a, dès le 1er mai, publié une note sur le sujet. Ici, dans la province de l’Alberta, au Canada, les enquêtes visant à remonter les chaînes de contamination ont montré que, autour du 5 mai, 25 % des cas de Covid-19 étaient rattachés à trois abattoirs. En 1985, une étude sur le coronavirus 229E, un cousin assez proche du Sars-CoV-2, avait indiqué sa bonne persistance dans des milieux froids et humides. Des conditions que l’on rencontre dans des secteurs importants des abattoirs, comme la découpe, où il y a de plus une main-d’œuvre nombreuse. Et puis, on sait que le virus « survit » plus longtemps sur des matériaux métalliques comme l’inox, très présents dans ces lieux de travail. 

En dehors de la température et du degré d’humidité, y a-t-il d’autres facteurs de risque propres aux abattoirs ?
Q. D.-M. :
Ces derniers réunissent plusieurs conditions favorables à la circulation des micro-organismes, virus et bactéries, qui sont présents ou pas chez les animaux, transmissibles ou pas aux humains. Ainsi, au Canada, les ouvriers prennent des transports collectifs pour se rendre à l’abattoir et en revenir. De même, les repas en réfectoire favorisent les contaminations de proximité entre les opérateurs. Ensuite, la main-d’œuvre immigrée ne comprend pas toujours toutes les consignes données en anglais. C’est une population souvent précaire, dont la protection sociale est liée au contrat de travail. A cela s’ajoutent les primes et les consignes de certains chefs de ligne pour que le personnel continue de travailler. Résultat, les gens peuvent taire leurs premiers symptômes pour rester coûte que coûte à leur poste et ils sont susceptibles de contaminer leur entourage, au travail et à la maison.

Quelle prévention mettre en œuvre ?
Q. D.-M. :
En santé au travail, la mise en œuvre des plans de prévention doit se faire après une évaluation du risque, adaptée à chaque structure. La pandémie de Covid-19 ne doit pas nous faire oublier nos fondamentaux à ce sujet. L’évaluation doit être réalisée en situation de travail, en mettant l’accent sur la recherche des facteurs de risque propres aux abattoirs. Certains sont probablement plus simples à maîtriser que d’autres : peut-être que réorganiser les lignes de production pour faire respecter la distanciation physique est plus facile que d’éliminer le travail au froid et à l’humide. Ce sont les professionnels des services de santé au travail suivant ces entreprises qui sauront le mieux faire cela avec les travailleurs. Dans tous les cas, la prévention ne peut pas se résumer à faire porter des masques aux salariés et à mettre à leur disposition du gel hydroalcoolique. 

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