© Jeanne Macaigne

Transition écologique : une aubaine pour le travail

par Nathalie Quéruel / avril 2020

Tandis que l’épidémie de Covid-19 met un brutal coup d’arrêt à la marche effrénée du monde, l’atmosphère retrouve un second souffle, matérialisé par les images satellite. Et nous retenons le nôtre, devant l’inconnu déroutant que pose la crise sanitaire planétaire. Signifiera-t-elle le sursaut nécessaire à la transition écologique ? Ou mettra-t-elle sous le boisseau, une fois le drame passé, l’indispensable mutation d’un modèle de production en bout de course ? Ce dossier, conçu début janvier, alors que paraissait lointaine la situation dans la province chinoise du Hubei, fait le pari de la première hypothèse.
Inscrire la question du travail à l’agenda du développement durable ne va pas de soi, tant celui-ci bouscule les formes d’exercice de l’activité. L’abandon des pesticides se traduit par un surcroît de manutention dans certains métiers. L’économie circulaire, qui entend mettre un terme à l’obsolescence programmée des objets – un non-sens pour l’environnement mais aussi pour ceux qui les fabriquent – accentue la pression dans le secteur des déchets et du recyclage, avec des risques professionnels qui se multiplient. Néanmoins, des pistes s’entrouvrent pour donner au travail une place centrale dans les transformations à venir, penser la prévention en même temps que l’écoconception des biens et des services, redéfinir des modes de coopération et d’entraide entre les salariés. L’urgence climatique, doublée de la crise sanitaire, impose de s’en saisir. Vite.

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Pascal Béguin : « Il n’y aura pas d’agriculture durable sans que durent les agriculteurs »

entretien avec Pascal Béguin professeur d’ergonomie à l’Institut d’études du travail de l’université Lyon 2
par Corinne Renou-Nativel / avril 2020

Professeur d’ergonomie, Pascal Béguin défend la centralité du travail vivant comme moteur d’un système productif soutenable.

Le travail vous semble-t-il le grand oublié de la transition écologique ? 
Pascal Béguin :
Absolument. Le développement durable s’inscrit dans une histoire de la pensée économique et de ses externalités écologiques dès les années 1960. Et les sciences du travail ne peuvent rester en dehors de cet enjeu sociétal considérable. Car, d’une part, les préoccupations environnementales des entreprises impactent les pratiques professionnelles. D’autre part, la transition écologique constitue un gisement d’emplois nouveaux, autour du green business. Mais ce qui est bon pour l’environnement ne l’est pas forcément pour les conditions de travail, comme l’illustre l’essor de la gestion des déchets. 

De nouveaux risques apparaissent aussi, autour du biogaz par exemple. Est-il possible de renverser la situation ? 
P. B. :
L’économie et l’environnement doivent être questionnés au regard de leur possibilité à offrir un écosystème « dans lequel les personnes peuvent développer leur plein potentiel et mener une vie productive et créative », selon les Nations unies. C’est ce qu’on appelle le « pilier social » du développement durable, qui concerne l’emploi, l’insertion sociale et bien sûr le travail, explicitement appréhendé comme un « besoin fondamental » dans le rapport Brundtland1. Et il est à la traîne. La notion de travail décent, promue par l’Organisation internationale du travail et reprise par les Nations unies en 2007, est une réponse pour intégrer ce pilier aux enjeux économiques et environnementaux. Cette idée, défendue au niveau des politiques internationales, doit trouver une déclinaison locale. 

Comment donner réalité à cette notion de travail décent ? 
P. B. :
Deux orientations semblent émerger. La première concerne la durabilité du travail, en réponse à ses formes actuelles parfois intenables. Dans cette approche, incarnée par la responsabilité sociétale des entreprises, on considère que l’amélioration des conditions de travail est un élément normatif qui devrait s’imposer à l’agenda économique et politique ; mais les impératifs environnementaux n’y sont pas forcément liés. La seconde orientation part de la centralité du travail vivant, comme production de valeur et comme dimension anthropologique, dont les conséquences potentielles sur l’environnement sont posées. Dans ce schéma, c’est le développement durable qui pénètre et percute le travail : on attend que celui-ci se transforme pour produire un monde plus juste et plus écologique. L’enjeu est alors que le travail, et pas seulement les aspects technologiques, économiques ou environnementaux, soit considéré comme une variable de choix dans la fabrication de systèmes de production soutenables. Il n’y aura par exemple pas d’agriculture durable sans que durent les agriculteurs. Mais cela appelle des transformations très profondes, ce qui est difficile.

  • 1. Publié en 1987, le rapport "Notre avenir à tous", ou rapport Brundtland, est issu de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement des Nations unies.