Alice Hamilton, une pionnière outre-Atlantique

Judith Rainhorn, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université Lille-Nord de France (Valenciennes)
Santé & Travail n° 068 - octobre 2009
couverture
Aménagement des lieux de travail : à la reconquête de l'espace
octobre 2009

Aller de l'autre côté du miroir déformant du rêve américain, telle a été la cause d'Alice Hamilton. Durant trois quarts de siècle, cette infatigable médecin arpenta mines et usines des Etats-Unis pour en dénoncer les conditions de travail.

Bruxelles, 1910, assemblée du second Congrès international sur les accidents du travail et les maladies professionnelles. Alice Hamilton, l'une des rares représentantes américaines, écoute le délégué belge déclarer à la tribune: "Il est bien connu qu'il n'y a pas d'hygiène industrielle aux Etats-Unis. Ça n'existe pas." Elle sait qu'il dit vrai, et précisera des années plus tard, dans son autobiographie (voir "A lire"), que ce congrès "n'est pas, en effet, pour un Américain, une occasion de fierté nationale". Manière élégante de signifier l'ampleur de la tâche à laquelle elle veut alors s'atteler.

Née en 1869 dans une famille aisée de l'Indiana, Alice Hamilton dit avoir eu très tôt la vocation d'un métier "utile": enfant, elle a hésité à embrasser la carrière de médecin ou celle de missionnaire en Perse. Elle opte finalement pour la première voie et obtient son diplôme de médecine en 1893, à l'université du Michigan. Choix crucial dans son itinéraire personnel et professionnel, elle décide en 1897 de s'installer dans la communauté de Hull House, à Chicago. Là, sous la houlette de la charismatique Jane Addams (futur prix Nobel de la paix en 1931), vivent plusieurs dizaines de jeunes femmes animées par la même volonté de réforme sociale et d'assistance aux pauvres, aux femmes, aux immigrants, à tous ceux que la société capitaliste laisse sur le côté du chemin. C'est ici qu'Alice Hamilton achève de forger sa vocation: perdre sa vie à la gagner est à ses yeux un scandale, et elle entend contribuer à y mettre fin.

"L'épidémiologie de la chaussure"

Dans cette Amérique triomphante, en passe de devenir la première puissance économique mondiale, une poignée de personnalités politiques ne partagent pas l'aveuglement général. En 1910, le gouverneur démocrate de l'Illinois confie à Alice Hamilton et à quelques autres médecins la mission d'enquêter sur les conditions sanitaires de travail dans les usines de la région. Peinture, céruse, batteries de voitures, polissage du verre, décoration de la porcelaine, imprimerie, emballage des cigares, émaillage des baignoires… aucun secteur industriel employant le plomb n'échappe à la sagacité d'une Alice Hamilton déterminée à livrer bataille à ce qu'elle considère comme le plus grand fléau sanitaire de l'époque, sur lequel règne alors "le plus complet silence": les maladies professionnelles, et en particulier le saturnisme industriel.

Les migrants, sacrifiés de l'industrie automobile

La peinture des véhicules dans les usines automobiles attire particulièrement l'attention d'Alice Hamilton dans les années 1910-1914. La tôle des voitures et des camions est couverte de 14 couches de peinture dans les usines Ford, jusqu'à 19 chez Packard ou chez Pullman. Entre chaque application, la couche précédente est poncée et les poussières de plomb contenues dans la peinture sont inhalées par les ouvriers, notamment ceux qui peignent les plafonds intérieurs des voitures, coincés dans l'habitacle.

Alice Hamilton découvre que la plupart des ouvriers qui effectuent ce travail ne sont pas des peintres qualifiés, trop conscients de la dangerosité du travail, mais des immigrants récents, paysans originaires de Hongrie, de Serbie, de Pologne ou d'Italie. Dans ce secteur, comme dans beaucoup d'autres, le turn-over rapide des ouvriers migrants permet aux industriels américains d'éviter d'être confrontés aux maladies professionnelles.

Après Chicago, c'est Washington qui l'embauche. Devenue "enquêtrice spéciale sur les maladies professionnelles" pour le Bureau fédéral du travail, elle ne se contente pas d'enseigner dans la prestigieuse université de Harvard - qui a fait d'elle la première femme à intégrer le monde très masculin de l'élite professorale médicale. Elle continue d'arpenter les usines du pays selon une méthode d'observation qu'elle nomme modestement "l'épidémiologie de la chaussure": le seul moyen de débusquer les mauvaises conditions de travail, c'est d'aller à la source de l'information. Alice Hamilton veut aller voir de l'autre côté du miroir complaisant - et déformant - que se tend la société américaine. Elle ne se satisfait pas de la réalité que les entrepreneurs souhaitent lui montrer. Parfois, lorsqu'elle arrive dans une usine, les ouvriers atteints de saturnisme ont été congédiés pour la journée par leur patron, qui craint l'inspection inopportune de la "dame de Washington". Peu lui importe, elle va à la rencontre des ouvriers là où elle sait pouvoir les trouver: en ville, au local syndical, au saloon, chez eux, et elle les interroge. Elle visite également l'hôpital et les cliniques locales, à la recherche des malades qu'on aurait voulu lui dissimuler. Partout elle traque l'information et jamais elle ne se tait.

La Première Guerre mondiale la conduit dans les usines d'armement. Elle se déclare horrifiée de voir des hommes et des femmes souffrir ou mourir pour fabriquer des armes qui vont en faire souffrir ou mourir d'autres encore, dénonçant une absurde spirale guerrière. Elle contribue alors à fonder le Parti pacifiste des femmes américaines, puis devient membre de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté. Enquêtant en 1919 dans les mines de cuivre de l'Arizona, elle emprunte, à 50 ans, de raides échelles de bois pour descendre dans des trous sombres, rampe à quatre pattes dans des galeries étroites, marche en équilibre sur des rails jetés en travers des fossés…

La bête noire des médecins des compagnies

Ainsi, en montrant que les taux de morbidité sont bien supérieurs dans la plupart des usines américaines que dans celles d'Angleterre, de France ou d'Allemagne, Alice Hamilton écorne considérablement le mythe de la supériorité industrielle des Etats-Unis, mettant en lumière son effroyable coût humain.

Ses dénonciations permanentes, grâce à des rapports jamais outranciers, toujours précis et informés, font d'elle la bête noire de nombreux industriels, mais également des médecins appointés par les compagnies pour défendre les intérêts des patrons qui les emploient au rang d'experts. Car elle se bat aussi contre le conservatisme de sa propre profession, dont certains membres voient en elle une "socialiste", toujours "encline à l'exagération" et au "sentimentalisme féminin pour les pauvres". Devenue la spécialiste de la santé au travail et des maladies professionnelles après la Première Guerre mondiale, elle encourage les jeunes médecins américains à investir ce terrain, à l'image d'une Europe où la médecine du travail commence à fédérer les plus progressistes des intellectuels parmi les médecins.

Elle ne prêche pas dans le vide. Après son passage, certains entrepreneurs prennent l'initiative d'améliorer les conditions sanitaires dans leurs usines. Surtout, les Etats américains votent progressivement, à partir de 1913, une loi d'indemnisation des maladies professionnelles qui incite les industriels à faire des efforts en matière d'hygiène et de sécurité, sous la pression des compagnies d'assurances privées. Ses écrits stimulent également l'action de l'Etat fédéral américain, qui organise des conférences sur le plomb (1925) et le radium (1928).

"Je n'y suis pas pour rien"

Alice Hamilton est une infatigable pionnière. Au printemps 1940, trente ans après sa première enquête sur le saturnisme des peintres, la voici visitant une usine de céruse, constatant le très net déclin de la peinture au plomb et l'amélioration globale des conditions sanitaires de travail. Elle porte alors son intérêt sur les nouveaux secteurs encore ignorés que sont le textile industriel et la viscose, tout en défendant les causes de son temps, de la lutte contre le maccarthysme à la contestation de la guerre du Viêtnam. En septembre 1970, elle s'éteint à l'âge de 101 ans. Quelques mois plus tard est définitivement votée la loi sur la sécurité et la santé au travail aux Etats-Unis, conséquence évidente du travail acharné qu'Alice Hamilton a mené pendant trois quarts de siècle. "Je suis satisfaite de voir que la situation est meilleure maintenant, et que je n'y suis pas pour rien", avait déclaré celle-ci à la fin de sa vie. Un point de vue que nul ne songerait à contester.

En savoir plus

à lire

Exploring the Dangerous Trades. The Autobiography of Alice Hamilton, par Alice Hamilton, Little, Brown and Company, 1943.
Alice Hamilton. A Life in Letters, par Barbara Sicherman, Harvard University Press, 1984.

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